Plus grave encore: Je tenais d'un commandant de gendarmerie de la région qu'un commis-voyageur parisien ayant, par une homonymie fâcheuse ou simple fumisterie, signé «Alphonse Daudet» sur le registre de l'hôtel, s'était vu brutalement assailli à la porte d'un café et menacé d'un plongeon dans le Rhône, selon les traditions locales:
Dé brin o dé bran Cabussaran Dou fenestroun De Taracoun _Dedins lou Rose__[1]_
C'était un vieux couplet de 93, qui se chante encore là-bas, souligné de sinistres commentaires sur le drame dont les tours du roi René furent témoins à cette époque.
Or, comme il ne me plaisait guère de piquer une tête du fenestron de Tarascon, j'avais toujours évité dans mes voyages du Midi de passer par cette bonne ville. Et voilà que cette fois un mauvais sort, le désir d'aller embrasser mon cher Mistral, l'impossibilité de prendre le «Rapide» ailleurs que là, me jetaient dans la gueule du lion à bec.
Encore si je n'avais eu que Tartarin; une rencontre d'homme à homme, un duel à la flèche empoisonnée sous les arbres du tour-de- ville n'était pas pour me faire peur. Mais la colère d'un peuple, et le Rhône, ce vaste Rhône!…
Ah! je vous réponds que tout n'est pas rose dans l'existence du romancier…
Chose étrange, à mesure que nous approchions de la ville, les chemins se dépeuplaient, les charrettes de vendanges devenaient plus rares. Bientôt nous n'eûmes plus devant nous que la route vide et blanche, et tout autour dans la campagne le large et la solitude du désert.
«C'est bizarre, disait Mistral, tous bas un peu impressionné, on se croirait un dimanche.
— Si c'était dimanche, nous entendrions les cloches…» ajouta mon fils, sur le même ton, car le silence qui enveloppait la ville et sa banlieue avait quelque chose d'opprimant. Rien, pas une cloche, pas un cri, pas même un de ces bruits de charronnage tintant si clair dans l'atmosphère vibrante du Midi.
Pourtant les premières maisons du faubourg se levaient au bout du chemin; un moulin d'huile, l'octroi crépi à neuf. Nous arrivions.