Et notre stupeur fut grande, à peine engagés dans cette longue rue caillouteuse, de la trouver abandonnée, les portes et les fenêtres closes, sans chien ni chat, enfants ni poules, ni personne, le portail enfumé du maréchal ferrant dégarni des deux roues qui le flanquent à l'ordinaire, les grands rideaux de treillis dont les seuils tarasconnais s'abritent sont les mouches, rentrés, disparus comme les mouches elles-mêmes et l'exquise bouffée de soupe à l'ail que toutes les cuisines auraient dû exhaler à cette heure- là.

Tarascon ne sentant plus l'ail, imagine-t-on une chose pareille!

Mistral et moi, nous nous regardions épouvantés; et, vraiment, il y avait de quoi. S'attendre aux rugissements d'un peuple en délire, et trouver le silence de mort de cette Pompéi!

En ville, où nous pouvions mettre un nom sur tous les logis, sur toutes les boutiques familières à nos yeux depuis l'enfance, cette impression de vide et d'abandon devint encore plus saisissante. Fermée, la pharmacie Bézuquet de la placette, l'armurier Costecalde fermé pareillement, et la confiserie Rébuffat, «À la renommée des berlingots». Disparus, les panonceaux du notaire Cambalalette, et l'enseigne sur toile peinte de Marie-Joseph- Spiridion Excourbaniès, fabricant de saucisson d'Arles; car le saucisson d'Arles s'est toujours fait à Tarascon, et je signale en passant ce grand déni de justice historique.

Mais enfin qu'étaient devenus les tarasconnais?

Notre break roulait sur le cours, dans l'ombre tiède des platanes espaçant leurs troncs blancs et lisses, où plus une cigale ne chantait: envolées aussi les cigales! Et devant la maison de Tartarin, toutes ses persiennes fermées, aveugle et muette comme ses voisines, contre le mur bas du fameux jardinet, plus une caisse de cirage, plus un petit décrotteur pour vous crier: «Cira, moussu?»

L'un de nous dit: «Il y a peut être le choléra.»

À Tarascon, en effet, quand vient une épidémie, l'habitant déménage et campe sous des tentes à bonne distance de la ville, jusqu'à ce que le mauvais air soit passé.

Sur ce mot de choléra, dont tous les provençaux ont une peur farouche, le cocher enleva ses bêtes, et quelques minutes après nous stoppions à l'escalier de la gare, perchée tout en haut du grand viaduc qui longe et domine la ville.

Ici nous retrouvions la vie, des voix humaines, des visages. Dans l'entrecroisement des rails, les trains se succédaient sans relâche, montée, descente, haltaient avec des claquements de portières, des appels de station.