Après Port-Saïd et Suez, après Aden, la mer Rouge franchie, le Tutu-panpan se lança à travers la mer des Indes, d'une marche rapide et soutenue, sous un ciel blanc, laiteux, velouté comme un de ces aïolis, une de ces crémeuses pommades d'ail que les émigrants mangeaient à tous leurs repas.

Ce qu'il s'en consommait d'ail, à bord! On en avait emporté d'énormes provisions, et son délicieux bouquet marquait le sillage du navire, mêlant l'odeur de Tarascon à l'odeur de l'Inde.

Bientôt on longea des îles émergeant de la mer en corbeilles de fleurs étranges où voltigeaient de magnifiques oiseaux habillés de pierreries. Les nuits calmes, transparentes, illuminées de myriades d'étoiles, semblaient traversées de vagues musiques lointaines et de danses de bayadères.

Aux Maldives, à Ceylan, à Singapour, on eût fait des escales divines, mais les Tarasconnaises, Mme Excourbaniès en tête, défendaient à leurs maris de descendre à terre.

Un féroce instinct de jalousie les mettait toutes en garde contre ce dangereux climat des Indes et ses effluves amollissantes qui flottaient jusque sur le pont du Tutu-panpan. Il n'y avait qu'à voir, le soir venu, le timide Pascalon s'appuyer au bastingage auprès de Mlle Clorinde des Espazettes, grande et belle jeune fille dont le charme aristocratique l'attirait.

Le bon Tartarin leur souriait de loin dans sa barbe, et d'avance prévoyait un mariage pour l'arrivée.

Du reste, depuis le commencement de la traversée, le Gouverneur se montrait à tous d'une douceur, d'une indulgence, qui contrastait avec les violences et les sombreurs du capitaine Scrapouchinat, véritable tyran à son bord, s'emportant au moindre mot parlant tout de suite de vous «faire fusiller comme un singe vert». Tartarin, patient et raisonnable, se soumettait aux caprices du capitaine, cherchait même à l'excuser, et, pour détourner la colère de ses miliciens, leur donnait l'exemple d'une infatigable activité.

Les heures de sa matinée étaient consacrées à l'étude du papoua, sous la direction de son chapelain, le R.P. Bataillet, qui, en sa qualité d'ancien missionnaire, connaissait cette langue et bien d'autres.

Dans la journée, Tartarin réunissait tout son monde, soit sur le pont, soit dans le salon, et faisait des conférences, débitait sa science toute fraîche sur les plantations de canne à sucre et l'exploitation du tripang.

Deux fois par semaine, cours de chasse, car là-bas, dans la colonie, on allait trouver du gibier, ce ne serait pas comme à Tarascon, où l'on était réduit à chasser des casquettes lancées en l'air.