«Vous tirez bien, enfants, mais vous tirez trop vite,» disait
Tartarin. Ils avaient le sang trop chaud; il faudrait se modérer.
Et il leur donnait d'excellents conseils, leur enseignait les temps qu'il fallait prendre selon les différentes espèces animales, en comptant méthodiquement comme au métronome.
«Pour la caille, trois temps. Un, deux, trois…, pan!… ça y est… Pour la perdrix,» — et secouant sa main ouverte il imitait le vol de l'oiseau, — «pour la perdrix, comptez deux seulement. Un, deux…, pan!… Ramassez, elle est morte.»
Ainsi passaient les heures monotones de la traversée, et chaque tour d'hélice rapprochait de la réalisation de leurs rêves tous ces braves gens qui se berçaient au long de la route de beaux projets d'avenir, voyageaient avec l'illusion de ce qui les attendait là-bas, ne parlaient qu'installation, défrichements, embellissements imaginaires à leurs futures propriétés.
Le dimanche était jour de repos, jour de fête.
Le Père Bataillet disait la messe à l'arrière, en grande pompe; et des sonneries de clairons éclataient, les tambours battaient aux champs, au moment où le prêtre levait l'hostie. Après la messe, le Révérend Père racontait quelqu'une de ces paraboles ardentes où il excellait, moins un sermon qu'un mystère poétique tout brûlant de foi méridionale.
Voici un de ces récits, naïf comme une histoire de saints se déroulant sur les vitraux d'une vieille église de village; mais, pour en savourer tout le charme, il vous faut imaginer le bateau lavé de frais, tous ses cuivres reluisants, les dames en cercle, le Gouverneur sur son fauteuil canné, entouré de ses directeurs en grand costume, les miliciens sur deux rangs, les matelots dans les enfléchures, et tout ce monde silencieux, attentif, les yeux tournés vers le Père, debout sur les marches de l'autel. Les coups de l'hélice rythment sa voix; sur le ciel pur, profond, la fumée du steamer s'allonge, droite et mince; les dauphins cabriolent au ras des lames; les oiseaux de mer, goélands, albatros, suivent en criant le sillage du navire, et le Père-Blanc, avec son épaule de côté, a l'air lui-même, quand il lève et secoue ses larges manches, d'un de ces grands oiseaux battant des ailes et prêt à partir.
Chapitre V
La véritable légende de l'Antéchrist racontée par le R. P. Bataillet sur le pont du «Tutu-Panpan.»
C'est encore au paradis que je vous emmène, mes enfants, dans cette vaste antichambre bleu-de-roi où se tient le grand saint Pierre, son trousseau de clefs à la ceinture, toujours prêt à ouvrir sa porte aux âmes des élus, lorsqu'il s'en présente; malheureusement, depuis des années et des années, l'humanité est devenue si méchante, que les meilleurs, après la mort, s'arrêtent au purgatoire, sans aller plus haut, et que le bon saint Pierre n'a pour toute besogne qu'à passer ses clefs rouillées au papier de verre, et à chasser les toiles d'araignées tendues en travers de sa porte comme des scellés de justice. Par moment, il a l'illusion que quelqu'un frappe. Il se dit: