«Ne craignez rien. Tout va s'expliquer, certainement…».
Et aux hommes, à ceux qui ne venaient pas à terre:
«Dans une heure nous serons de retour. Attendez-nous là, que personne ne bouge.»
Ils n'avaient garde de bouger, l'entouraient, disaient comme lui:
«Oui, monsieur le Gouverneur… Tout va s'expliquer… certainement…». Et en ce moment Tartarin leur paraissait immense.
Dans le grand canot, il prit place avec son secrétaire Pascalon, son chapelain le Père Bataillet, Bravida, Tournatoire, Excourbaniès et la milice, tous armés jusqu'aux dents, sabres, haches, revolvers et carabines, sans oublier le fameux winchester à trente-deux coups.
À mesure qu'on se rapprochait de ce silencieux rivage où rien ne remuait, on distinguait un vieil appontement en madriers et planches, tout rongé de mousse dans une eau croupie. Que ce fût là cette jetée sur laquelle les naturels venaient au-devant des passagers de la Farandole, voilà qui semblait incroyable. Un peu plus loin apparaissait une espèce de vieille baraque, aux fenêtres fermées de volets de fer, rouges, peints au minium, qui jetaient un reflet sanglant dans l'eau morte. Un toit de planches la recouvrait, mais crevassé, disjoint.
Sitôt débarqués, ce fut là que l'on courut. Une ruine, à l'intérieur comme au dehors. De grands lambeaux de ciel se voyaient à travers la toiture, le plancher gondolé s'effritait en pourriture de bois, d'énormes lézards disparaissaient dans les crevasses, des bêtes noires grouillaient le long des murs, de visqueux crapauds bavaient dans les coins. Tartarin, en entrant le premier, avait failli marcher sur un serpent gros comme le bras. Partout une odeur d'humide, de moisi, écoeurante et fade.
À quelques débris de cloisons encore debout, on reconnaissait que la baraque avait été divisée en compartiments étroits comme des boxes d'écurie ou des cabines. Sur une de ces cloisons se lisaient en lettres d'un pied ces mots: Pharma… Bézu… Le reste avait disparu, mangé par la moisissure; mais pour deviner «Pharmacie Bézuquet», il ne fallait pas être grand clerc.
«Je vois ce que c'est, dit Tartarin, ce versant de l'île était malsain, et après un essai de colonisation ils sont allés s'installer de l'autre côté.»