Bien étiques, bien maigres, ces trois malheureuses Camarguaises habituées au plein air, au grand soleil, et recluses dans une humide et sombre écurie depuis leur arrivée à Port-Tarascon! N'importe! Cela valait mieux que rien. D'avance, sur un terrain de sable au bord de la mer où s'exerçait la milice d'habitude, une estrade avait été dressée, le cirque établi au moyen de piquets et de cordes tendues.
On profita d'une entre-lueur de beau temps, et l'État de choses, chamarré, entouré de ses dignitaires en grand costume, prit place sur l'estrade, pendant que colons, miliciens, leurs dames, demoiselles et servantes, se tassaient autour des cordes, et que les petits couraient dans le rond en criant _«Té!… Té!… les boeufs…»_
Oubliés en ce moment les ennuis des longs jours pluvieux, oubliés les griefs contre le Belge, le sale Belge _«Té!… Té!… les boeufs…» _Rien que ce cri les grisait tous de joie.
Soudain un roulement de tambours. C'était le signal. Le cirque envahi se vida en un clin d'oeil et une des bêtes entra dans la lice, accueillie par de frénétiques hourras. Elle n'avait rien de terrible. Une pauvre vache efflanquée, effarée, qui regardait autour d'elle de ses gros yeux déshabitués de la lumière; elle se planta au milieu du cirque et ne bougea plus, avec un long meuglement plaintif, son flot de rubans entre les cornes, jusqu'à ce que la foule indignée l'eût chassée de l'arène à coups de triques.
Pour la seconde vache, ce fut bien une autre affaire. Rien ne put la décider à sortir de l'écurie. On eut beau la pousser, la tirer, par la queue, par les cornes, lui piquer le museau d'une pointe de trident, impossible de lui faire passer la porte.
Alors, voyons la troisième. On la disait très méchante, celle-là, très excitée. En effet, elle entra dans le cirque au galop, creusant le sable de ses pieds fourchus, se fouettant les flancs de sa queue, distribuant les coups de tête à droite et à gauche…, Enfin on allait avoir une belle course!… Pas plus! La bête prend son élan, franchit la corde, écarte la foule de ses cornes baissées, et court tout droit se jeter dans la mer.
De l'eau jusqu'au jarret, puis jusqu'au garrot, elle avançait, avançait toujours. Bientôt on ne vit plus que ses naseaux, le croissant de ses deux cornes au-dessus de la mer. Elle resta là jusqu'au soir, sinistre, silencieuse et toute la colonie, du rivage, l'injuriait, la sifflait, lui jetait des pierres, sifflets et huées dont le pauvre État de choses, descendu de son estrade, avait bien aussi sa part.
Les courses manquées, il fallait un dérivatif à la mauvaise humeur générale; le meilleur fut la guerre, une expédition contre le roi Négonko. Le drôle, depuis la mort de Bravida, de Cambalalette, du père Vézole et de tant d'autres braves Tarasconnais, s'était enfui avec ses Papouas, et dès lors on n'avait plus entendu parler de lui. Il habitait, disait-on, dans une île voisine, à deux ou trois lieues au large, dont on distinguait les lignes confuses par les jours clairs, mais invisible la plupart du temps derrière l'horizon embrumé de pluies continuelles. Tartarin, d'humeur pacifique, avait longtemps reculé devant une expédition, mais cette fois la politique le décida.
La chaloupe mise en état, réparée, approvisionnée, ornée à l'avant de la couleuvrine servie par le Père Bataillet et son sacristain Galoffre, vingt miliciens bien armés embarquèrent sous les ordres d'Excourbaniès et du marquis des Espazettes, et un matin on prit la mer.
Leur absence dura trois jours, qui parurent bien longs à la colonie. Puis, vers la fin du troisième jour, un coup de couleuvrine entendu au large amena tout le monde sur le rivage, et l'on vit arriver la chaloupe, ses voiles dehors, l'avant relevé, d'une allure rapide, comme poussée par un vent de triomphe. Avant même qu'elle eût atteint la plage, les cris joyeux de ceux qui la montaient, le «fén dé brut» d'Excourbaniès, annonçaient de loin le succès complet de l'expédition.