On avait tiré une vengeance éclatante des cannibales, brûlé des tas de villages, tué au dire de chacun des milliers de Papouas. Le chiffre variait, mais toujours énorme; les récits aussi différaient; le certain, c'est qu'on ramenait cinq ou six prisonniers de marque, parmi lesquels le roi Négonko lui-même et sa fille Likiriki, conduits au Gouvernement au milieu des ovations que la foule faisait aux vainqueurs.

Les miliciens défilaient, portant, comme les soldats de Christophe Colomb au retour de la découverte du Nouveau-Monde, toutes sortes d'objets étranges, plumes éclatantes, peaux de bêtes, armes et défroques de sauvages. Mais on se pressait surtout sur le passage des prisonniers. Les bons Tarasconnais les examinaient avec une curiosité haineuse. Le Père Bataillet avait fait jeter sur leur nudité moricaude quelques couvertures dont ils s'enveloppaient à demi; et de les voir ainsi affublés, de se dire qu'ils avaient mangé le Père Vezole, le notaire Cambalalette et tant d'autres, on sentait le même frémissement de répulsion que devant des boas de ménagerie digérant sous les plis de leur litière de laine. Le roi Négonko marchait le premier, long vieux noir au gros ventre d'enfant de lait, coiffé comme d'une calotte par une chevelure crépue et toute blanche, une pipe en terre rouge de Marseille pendue à son bras gauche par une ficelle. Près de lui la petite Likiriki, aux yeux luisants de diablotin, parée de colliers de corail et de bracelets de coquillages rosés. Après eux de grands singes noirs à longs bras, grimaçant d'horribles sourires à dents pointues.

On se permit d'abord quelques plaisanteries, on disait:

«Voilà de l'ouvrage pour Mlle Tournatoire», et la bonne vieille demoiselle, reprise par son idée fixe, songeait, en effet, à habiller tous ces sauvages; mais la curiosité se tourna bientôt en fureur au souvenir des compatriotes mangés par les cannibales.

Des clameurs:

«À mort… à mort!… zou!…» se firent entendre. Excourbaniès, pour se donner l'air plus militaire, avait repris le mot de Scrapouchinat et criait «qu'il fallait les fusiller tous comme des singes verts!»

Tartarin se tourna vers lui, et du geste arrêtant ce furieux:

«Spiridion, dit-il, respectons les lois de la guerre.»

Ne vous extasiez pas trop cette belle parole masquait un acte politique.

Défenseur acharné du duc de Mons, au fond Tartarin gardait un doute. Si tout de même il avait eu affaire à un filou! Le traité que de Mons disait avoir passé avec le roi Négonko pour l'achat de l'île serait alors faux comme le reste, le territoire ne leur appartiendrait pas. Les bons pour hectares ne seraient que des papiers sans valeur.