«Vieux coquin!… Pourquoi nous as-tu dit que l'île était à toi?… Pourquoi nous l'as-tu vendue?… N'as-tu pas honte de t'être joué d'honnêtes gens?» Négonko demeurait muet, abruti, sa courte intelligence de sauvage toute volatilisée en vapeurs d'ail et d'alcool.
«Qu'on l'emporte!…» dit Tartarin aux miliciens qui l'avaient amené, et se tournant vers l'officier, resté raide, impassible, pendant cette scène de famille:
«En tous cas, monsieur, ma bonne foi est indiscutable.
— Les tribunaux anglais en décideront…, répondit l'autre du haut de sa morgue. Dès ce moment vous êtes mon prisonnier. Quant aux habitants, il faut que dans les vingt quatre heures ils aient évacué l'île, sinon nous les passerons par les armes.
— Outre!… Passer par les armes! s'exclama Tartarin, mais d'abord comment voulez-vous qu'ils évacuent? Nous n'avons pas de bateau. À moins qu'ils ne se sauvent à la nage…»
On finit par faire entendre raison à l'Anglais, qui consentit à prendre les colons à son bord jusqu'à Gibraltar, à condition que toutes les armes seraient rendues, même les fusils de chasse, les revolvers et le winchester à trente-deux coups.
Après quoi, il s'en retourna déjeuner sur sa frégate, laissant un poste en armes pour garder le Gouverneur.
C'était aussi l'heure de se mettre à table au Gouvernement, et, après avoir cherché la princesse sur tous les lataniers et cocotiers de la Résidence, comme on ne la trouvait nulle part, on s'assit, en laissant sa place vide. Tout le monde était si ému, que le Père Bataillet en oublia le Bénédicité, Ils mangeaient depuis quelques instants en silence, le nez dans leurs assiettes, quand tout à coup Pascalon se dressa et, levant son verre:
«Messieurs, notre Gou… verneur est pri… pri… sonnier de guerre. Jurons tous de le suivre dans sa cap… cap… cap…»
Sans attendre la fin, tous debout, les verres tendus, crièrent d'enthousiasme: