Et lui, Tartarin, son existence tout entière n'était-elle pas un rêve fabuleux!…
Les lions, les nihilistes, la Jungfrau, le gouvernement de cette île à cinq mille lieues de France! Certes il ne contestait pas la supériorité de l'Empereur, à certains points de vue; mais lui, du moins, n'avait pas fait verser le sang, des fleuves de sang! ni terrifié le monde comme l'otre…
Cependant l'île disparaissait au loin, et Tartarin, appuyé contre le bastingage, continuait à parler à haute voix pour la galerie, pour les matelots qui enlevaient les escarbilles tombées sur le pont, pour les officiers de quart qui s'étaient rapprochés.
À la longue, il devenait ennuyeux. Pascalon lui demanda la permission d'aller à l'avant se mêler aux Tarasconnais, dont on apercevait de loin quelques groupes consternés sous la pluie, afin, disait-il, de savoir un peu ce qu'ils pensaient du Gouverneur, surtout dans l'espérance de glisser à sa chère Clorinde quelques mots d'encouragement et de consolation.
Une heure plus tard, en revenant, il trouva Tartarin installé sur le divan du petit salon, à l'aise, en caleçon de flanelle et foulard de tête, comme chez lui à Tarascon, dans sa petite maison du Cours, en train de fumer pipette devant un délicieux sherry- gobbler.
D'une humeur adorable, le maître demanda:
«Hé bien, qu'est-ce qu'ils vous ont dit de moi, ces braves gens?»
Pascalon ne cacha pas qu'ils lui avaient paru tous «très montés!»
Empilés dans l'entrepont de l'avant comme des bestiaux, mal nourris, durement traités, ils rendaient le Gouverneur responsable de toutes leurs déconvenues.
Mais Tartarin haussa les épaules; il connaissait son peuple, vous pensez bien!