Hâve, de dix ans plus vieille, les paupières gonflées et sanglantes, de la boue sur sa robe, jusque dans ses cheveux, le désordre effaré dune pierreuse qui sort dune chasse de police, cest Fanny. Elle respire un moment, ses pauvres yeux brûlés clignotent à la lumière, et peu à peu la chaleur de la petite maison, cette table gaiement servie, provoquent le souvenir des bons jours, un nouveau rappel de larmes où se distinguent ces mots:
— Il me quitte… Il se marie.
Hettéma, sa femme, la paysanne qui les sert se regardent, regardent Gaussin. «Enfin, dînons toujours», dit le gros homme quon sent furieux; et le bruit des cuillerées voraces se mêle à un ruissellement deau dans la chambre voisine, où Fanny est en train déponger son visage. Quand elle revient toute bleuie de poudre, en blanc peignoir de laine, les Hettéma lépient avec angoisse, sattendant à quelque nouvelle explosion, et sont très étonnés de la voir, sans un mot, se jeter sur les plats gloutonnement, comme un naufragé, combler le creusement de son chagrin et le gouffre de ses cris de tout ce quelle trouve à portée, le pain, les choux, une aile de pintade, des pommes. Elle mange, elle mange…
On cause dabord dun air contraint, puis plus librement, et comme avec les Hettéma ce nest que de choses bien plates et matérielles, la façon daccommoder les crêpes aux confitures, ou si le crin vaut mieux que la plume pour dormir, on arrive sans encombre au café, que le gros ménage agrémente dun petit caramel savouré lentement, les coudes sur la table.
Cest plaisir de voir le bon regard confiant et tranquille quéchangent ces lourds compagnons de crèche et de litière. Ils nont pas envie de se quitter, ceux-là. Jean surprend ce regard et, dans lintimité de la salle pleine de souvenirs, dhabitudes tapies à tous les coins, une torpeur de fatigue, de digestion, de bien-être lenvahit. Fanny qui le surveille a rapproché doucement sa chaise, coulé ses jambes, glissé son bras sous le sien.
— Écoute, dit-il brusquement… Neuf heures… vite, adieu… Je técrirai.
Il est debout, dehors, la rue franchie, tâte dans lombre pour ouvrir la barrière du passage. Deux bras létreignent à plein corps:
— Embrasse-moi au moins…
Il se sent pris sous le peignoir ouvert où elle est nue, pénétré de cette odeur, de cette chaleur de chair de femme, bouleversé de ce baiser dadieu qui lui laisse dans la bouche un goût de fièvre et de larmes; et elle, tout bas, le sentant faible:
— Encore une nuit, plus quune…