— Est-ce quil a été son amant, aussi celui-là?…
— La Gournerie?… Je crois bien, jen ai assez souffert… Quatre ans que nous vivions ensemble comme mari et femme, quatre ans que je la couvais, que je mépuisais pour suffire à tous ses caprices… maîtres de chant, de piano, de cheval, est-ce que je sais?… Et quand je lai eu bien polie, patinée, taillée en pierre fine, sortie du ruisseau où je lavais ramassée une nuit, devant le bal Ragache, ce bellâtre astiqueur de rimes est venu me la prendre chez moi, à la table amie où il sasseyait tous les dimanches!
Il souffla très fort, comme pour chasser cette vieille rancune damour qui vibrait encore dans sa voix, puis il reprit, plus calme:
— Dailleurs, sa canaillerie ne lui a pas profité… Leurs trois ans de ménage, ça été lenfer. Ce poète aux airs câlins était rat, méchant, maniaque. Ils se peignaient, fallait voir!… Quand on allait chez eux, on la trouvait un bandeau sur loeil, lui la figure sabrée de griffes… Mais le beau, cest lorsquil a voulu la quitter. Elle saccrochait comme une teigne, le suivait, crevait sa porte, lattendait couchée en travers de son paillasson. Une nuit, en plein hiver, elle est restée cinq heures en bas de chez la Farcy où ils étaient montés toute la bande… Une pitié!… Mais le poète élégiaque demeurait implacable, jusquau jour où pour sen débarrasser il a fait marcher la police. Ah! un joli monsieur… Et comme fin finale, remerciement à cette belle fille qui lui avait donné le meilleur de sa jeunesse, de son intelligence et de sa chair, il lui a vidé sur la tête un volume de vers haineux, baveux, dimprécations, de lamentations, le Livre de lAmour, son plus beau livre…
Immobile, le dos tendu, Gaussin écoutait, aspirant à tout petits coups par une longue paille la boisson glacée servie devant lui. Quelque poison, bien sûr, quon lui avait versé là, et qui le gelait du coeur aux entrailles.
Il grelottait malgré lheure splendide, voyait dans une reculée blafarde des ombres qui allaient et venaient, un tonneau darrosage arrêté devant la Madeleine, et cet entrecroisement de voitures roulant sur la terre molle silencieusement comme sur de la ouate. Plus de bruit dans Paris, plus rien que ce qui se disait à cette table. Maintenant Déchelette parlait, cest lui qui versait le poison:
— Quelle atroce chose que ces ruptures… Et sa voix tranquille et railleuse prenait une expression de douceur, de pitié infinie… On a vécu des années ensemble, dormi lun contre lautre, confondu ses rêves, sa sueur. On sest tout dit, tout donné. On a pris des habitudes, des façons dêtre, de parler, même des traits lun de lautre. On se tient de la tête aux pieds… Le collage enfin!… Puis brusquement on se quitte, on sarrache… Comment font-ils? Comment a-t-on ce courage?… Moi, jamais je ne pourrais… Oui, trompé, outragé, sali de ridicule et de boue, la femme pleurerait, me dirait: «Reste…» Je ne men irais pas… Et voilà pourquoi, quand jen prends une, ce nest jamais quà la nuit… Pas de lendemain, comme disait la vieille France… ou alors le mariage. Cest définitif et plus propre.
— Pas de lendemain… pas de lendemain… Vous en parlez à votre aise. Il y a des femmes quon ne garde pas quune nuit… Celle-là par exemple…
— Je ne lui ai pas donné une minute de grâce… fit Déchelette avec un placide sourire que le pauvre amant trouva hideux.
— Alors cest que vous nétiez pas son type, sans quoi… Cest une fille, quand elle aime, elle se cramponne… Elle a le goût du ménage… Du reste, pas de chance dans ses installations. Elle se met avec Dejoie, le romancier; il meurt… Elle passe à Ezano, il se marie… Après, est venu le beau Flamant, le graveur, lancien, modèle, — car elle a toujours eu le béguin du talent ou de la beauté, — et vous savez son épouvantable aventure…