Après tout, elle ne lui avait pas menti; et sil ne savait rien de sa vie, cest quil ne sen était jamais soucié. Que lui reprochait-il?… Son temps à Saint-Lazare?… Mais puisquon lavait acquittée, portée presque en triomphe à la sortie… Alors, quoi? Dautres hommes avant lui?… Est-ce quil ne le savait pas?… Quelle raison de lui en vouloir davantage, parce que les noms de ces amants étaient connus, célèbres, quil pouvait les rencontrer, leur parler, regarder leurs portraits aux devantures? Devait-il lui faire un crime davoir préféré ceux-là?

Et tout au fond de son être, se levait une fierté mauvaise, inavouable, de la partager avec ces grands artistes, de se dire quils lavaient trouvée belle. À son âge on nest jamais sûr, on ne sait pas bien. On aime la femme, lamour; mais les yeux et lexpérience manquent, et le jeune amant qui vous montre un portrait de sa maîtresse, cherche un regard, une approbation qui le rassurent. La figure de Sapho lui semblait grandie, auréolée, depuis quil la savait chantée par La Gournerie, fixée par Caoudal dans le marbre et le bronze.

Mais brusquement repris de rage, il quittait le banc où sa méditation lavait jeté sur un boulevard extérieur, au milieu des cris denfants, des commérages de femmes douvriers dans la poudreuse soirée de juin; et il se remettait à marcher, à parler tout haut, furieusement… Joli, le bronze de Sapho… du bronze de commerce, qui a traîné partout, banal comme un air dorgue, comme ce mot de Sapho qui à force de rouler les siècles sest encrassé de légendes immondes sur sa grâce première, et dun nom de déesse est devenu létiquette dune maladie… Quel dégoût que tout cela, mon Dieu!…

Il sen allait ainsi, tour à tour apaisé ou furieux, à ce remous didées, de sentiments contraires. Le boulevard sassombrissait, devenait désert. Une fadeur âcre traînait dans lair chaud; et il reconnaissait la porte du grand cimetière où il était venu lannée davant assister avec toute la jeunesse à linauguration dun buste de Caoudal sur la tombe de Dejoie, le romancier du quartier Latin, lauteur de Cenderinette. Dejoie, Caoudal! Létrange accent que ces noms prenaient pour lui depuis deux heures! et comme elle lui semblait menteuse et lugubre, lhistoire de létudiante et de son petit ménage, maintenant quil en savait les tristes dessous, quil avait appris par Déchelette laffreux surnom donné à ces mariages du trottoir.

Toute cette ombre, plus noire du voisinage de la mort, leffrayait. Il revint sur ses pas, frôlant des blouses qui rôdaient, silencieuses comme des ailes de nuit, des jupes sordides à la porte de bouges dont les vitres dépolies découpaient de grandes lumières de lanterne magique où des couples passaient, sembrassaient… Quelle heure?… Il se sentait brisé, comme une recrue à la fin de létape; et de sa douleur assourdie, tombée dans ses jambes, il ne lui restait que la courbature. Oh! se coucher, dormir… Puis au réveil, froidement, sans colère, il dirait à la femme: «Voilà… je sais qui tu es… Ce nest pas ta faute ni la mienne; mais nous ne pouvons plus vivre ensemble. Séparons-nous…» Et pour se mettre à labri de ses poursuites, il irait embrasser sa mère et ses soeurs, secouer au vent du Rhône, au libre et vivifiant mistral, les souillures et leffroi de son mauvais rêve.

Elle sétait couchée, lasse dattendre, et dormait en plein sous la lampe, un livre ouvert sur le drap devant elle. Son approche ne léveilla pas; et debout près du lit, il la regardait curieusement comme une femme nouvelle, une étrangère quil aurait trouvée là. Belle, oh! belle, les bras, la gorge, les épaules, dun ambre fin, solide, sans tache ni fêlure. Mais sur ces paupières rougies, — peut-être le roman quelle lisait, peut-être linquiétude, lattente, — sur ces traits détendus dans le repos et que ne soutenait plus lâpre désir de la femme qui veut être aimée, quelle lassitude, quels aveux! Son âge, son histoire, ses bordées, ses caprices, ses collages, et Saint-Lazare, les coups, les larmes, les terreurs, tout se voyait, sétalait; et les meurtrissures violettes du plaisir et de linsomnie, et le pli de dégoût affaissant la lèvre inférieure, usée, fatiguée comme une margelle où tout le communal est venu boire, et la bouffissure commençante qui délie les chairs pour les rides de la vieillesse.

Cette trahison du sommeil, le silence de mort enveloppant cela, cétait grand, cétait sinistre; un champ de bataille à la nuit, avec toute lhorreur qui se montre et celle quon devine aux vagues mouvements de lombre.

Et tout à coup il vint au pauvre enfant une grosse, une étouffante envie de pleurer.

IV

Ils achevaient de dîner, la fenêtre ouverte, au long sifflement des hirondelles saluant la tombée de la lumière. Jean ne parlait pas, mais il allait parler et toujours de la même cruelle chose qui le hantait, et dont il torturait Fanny, depuis la rencontre avec Caoudal. Elle, voyant ses yeux baissés, lair faussement indifférent quil prenait pour de nouvelles questions, devina et le prévint: