Cétait au bord du lac dEnghien, devant une immense pelouse descendant jusquà un petit port où se balançaient quelques yoles et gondoles, un grand chalet, merveilleusement orné et meublé, et dont les plafonds, les panneaux en miroirs reflétaient létincellement de leau, les superbes charmilles dun parc déjà frissonnant de verdures hâtives et de lilas en fleurs. Les livrées correctes, les allées où ne traînait pas une brindille, faisaient honneur à la double surveillance de Rosario et de la vieille Pilar.
On était à table quand ils arrivèrent, une fausse indication les ayant égarés une heure autour du lac, par des ruelles entre de grands murs de jardins. Jean acheva de se décontenancer, au froid accueil de la maîtresse de la maison, furieuse quon leût fait attendre, et à laspect extraordinaire des vieilles parques auxquelles Rosa le présentait de sa voix de charretier. Trois «élégantes», comme se désignent entre elles les grandes cocottes, trois antiques roulures comptant parmi les gloires du second Empire, aux noms aussi fameux que celui dun grand poète ou dun général à victoires, Wilkie Cob, Sombreuse, Clara Desfous.
Élégantes, certes elles létaient toujours, attifées à la mode nouvelle, aux couleurs du printemps, délicieusement chiffonnées de la collerette aux bottines; mais si fanées, fardées, retapées! Sombreuse sans cils, les yeux morts, la lèvre détendue, tâtonnant autour de son assiette, de sa fourchette, de son verre; la Desfous énorme, couperosée, une boule deau chaude aux pieds, étalant sur la nappe ses pauvres doigts goutteux et tordus, aux bagues étincelantes, aussi difficiles, compliquées à entrer et à sortir que les anneaux dune question romaine. Et Cob toute mince, avec une taille jeunette qui faisait plus hideuse sa tête décharnée de clown malade sous une crinière détoupes jaunes. Celle-là, ruinée, saisie, était allée tenter un dernier coup à Monte-Carlo et en revenait sans un sou, enragée damour pour un beau croupier qui navait pas voulu delle; Rosa, layant recueillie, la nourrissait, sen faisait gloire.
Toutes ces femmes connaissaient Fanny, la saluaient dun bonjour protecteur: «Comment va, petite?» Le fait est quavec sa robe à trois francs le mètre, sans un bijou que la broche rouge de Kuyper, elle avait lair dune recrue parmi ces épouvantables chevronnées de la galanterie, que ce cadre de luxe, toute la lumière reflétée du lac et du ciel, entrant mêlée dodeurs printanières par les battants de la salle à manger, faisaient plus spectrales encore.
Il y avait aussi la vieille mère Pilar, «le chinge», comme elle sappelait elle-même dans son charabia franco-espagnol, vraie macaque à peau déteinte et râpeuse, dune malice féroce sur des traits grimaçants, coiffée en garçon, les cheveux gris au ras de loreille, et sur sa robe de vieux satin noir un grand col bleu de maître-timonier.
— Et puis M. Bichito… dit Rosa, achevant de présenter ses convives et montrant à Gaussin un tampon douate rose où le caméléon grelottait sur la nappe.
— Eh bien, et moi, on ne me présente pas? réclama sur un ton de jovialité forcée un grand garçon à moustaches grisonnantes, de tenue correcte, même un peu raide, dans son veston clair et son col montant.
— Cest vrai… Et Tatave? dirent les femmes en riant.
La maîtresse de maison lâcha son nom avec négligence.
Tatave, cétait de Potter, le savant musicien, lauteur acclamé de Claudia, de Savonarole; et Jean, qui navait fait que lentrevoir chez Déchelette, sétonnait de trouver au grand artiste des allures si peu géniales, ce masque en bois dur et régulier, ces yeux déteints scellant une passion folle, incurable, qui depuis des années laccrochait à cette gueuse, lui faisait quitter femme et enfants, pour rester commensal de cette maison où il engloutissait une partie de sa grande fortune, ses gains de théâtre, et où on le traitait plus mal quun domestique. Il fallait voir lair excédé de Rosa dès quil racontait quelque chose, de quel ton méprisant elle lui imposait silence; et renchérissant sur sa fille, Pilar ne manquait jamais dajouter dun accent convaincu: