Cette timidité folle, dun contraste comique avec cette barbe noire et cette envergure de colosse, avait fait son mariage et la tranquillité de sa vie. À vingt-cinq ans, débordant de vigueur et de santé, Hettéma ignorait lamour et la femme, quand un jour, à Nevers, après un repas de corps, des camarades lentraînèrent à moitié gris dans une maison de filles et lobligèrent à faire son choix. Il sortit de là bouleversé, revint, choisit la même, toujours, paya ses dettes, lemmena, et seffrayant à lidée quon pourrait la lui prendre, quil faudrait recommencer une nouvelle conquête, il finit par lépouser.
— Un ménage légitime, mon cher… disait Fanny dans un rire de triomphe à Jean qui lécoutait terrifié… Et, de tous ceux que jai connus, cest encore le plus propre, le plus honnête.
Elle laffirmait dans la sincérité de son ignorance, les ménages légitimes où elle avait pu pénétrer ne méritant sans doute pas dautre jugement; et toutes ses notions de la vie étaient aussi fausses et sincères que celle-là.
Dun calmant voisinage ces Hettéma, lhumeur toujours égale, capables même de services pas trop dérangeants, ayant surtout lhorreur des scènes, des querelles où il faut prendre parti, et en général de tout ce qui peut troubler une heureuse digestion. La femme essayait dinitier Fanny à lélevage des poules et des lapins, aux joies salubres de larrosage, mais inutilement.
La maîtresse de Gaussin, faubourienne passée par les ateliers, naimait la campagne quen échappées, en parties, comme un endroit où lon peut crier, se rouler, se perdre avec son amant. Elle détestait leffort, le travail; et ses six mois de gérance ayant épuisé pour longtemps ses facultés actives, elle samollissait dans une torpeur vague, une griserie de bien-être et de plein air qui lui ôtait presque la force de shabiller, de se coiffer, ou même douvrir son piano.
Le soin de leur intérieur laissé tout entier à une ménagère du pays, quand, le soir venu, elle résumait sa journée pour la raconter à Jean, elle ne trouvait rien quune visite à Olympe, des potins par-dessus la clôture, et des cigarettes, des tas de cigarettes dont les débris salissaient le marbre devant la cheminée. Déjà six heures!… À peine le temps de passer une robe, de piquer une fleur à son corsage pour aller au-devant de lui par le chemin vert…
Mais avec les brouillards, les pluies dautomne, la nuit qui tombait de bonne heure, elle eut plus dun prétexte pour ne pas sortir; et souvent il la surprenait au retour dans une de ces gandouras de laine blanche à grands plis quelle mettait le matin, les cheveux relevés comme quand il était parti. Il la trouvait charmante ainsi, la nuque restée jeune, sa chair tentante et soignée quil sentait toute prête, sans entraves. Pourtant cet aveulissement le choquait, leffrayait comme un danger.
Lui-même, après un grand effort de travail pour augmenter un peu leurs ressources sans recourir à Castelet, des veillées passées sur des plans, des reproductions de pièces dartillerie, de caissons, de fusils nouveau modèle quil dessinait au compte dHettéma, se sentit envahi tout à coup par cette influence dissolvante de la campagne et de la solitude à laquelle se laissent prendre les plus forts, les plus actifs, et dont sa première enfance dans un coin perdu de nature avait mis en lui le germe engourdissant.
Et la matérialité de leurs gros voisins aidant, se communiquant à eux dans de perpétuelles allées et venues dune maison à lautre, avec un peu de leur abaissement moral et de leur appétit monstrueux, Gaussin et sa maîtresse en vinrent eux aussi à discuter gravement la question des repas et lheure du coucher. Césaire ayant envoyé une pièce de son vin de grenouille, ils passèrent tout un dimanche à le mettre en bouteilles, la porte de leur petit caveau ouverte sur le dernier soleil de lannée, un ciel bleu où couraient des nuées roses, dun rose de bruyère des bois. Lheure nétait pas loin des sabots remplis de paille chaude, ni du petit somme à deux, de chaque côté dun feu de souches. Heureusement il leur arriva une distraction.
Il la trouva un soir très émue. Olympe venait de lui raconter lhistoire dun pauvre petit enfant, élevé au Morvan par une grand-mère. Le père et la mère à Paris, marchands de bois, nécrivaient plus, ne payaient plus depuis des mois. La grand-mère morte subitement, des mariniers avaient ramené le mioche par le canal de lYonne pour le remettre à ses parents; mais, plus personne. Le chantier fermé, la mère partie avec un amant, le père ivrogne, failli, disparu… Ils vont bien les ménages légitimes!… Et voilà le pauvre petit, six ans, un amour, sans pain ni vêtements, à la rue.