Au retour, il lui faisait rendre compte de sa journée, de ses moindres actes, de ses préoccupations, le plus souvent indifférentes, quil surprenait dun «à quoi penses-tu?… tout de suite…», craignant toujours quelle regrettât quelque chose ou quelquun de cet horrible passé, confessé par elle chaque fois avec la même indéconcertable franchise.
Au moins lorsquils ne se voyaient que le dimanche, avides lun de lautre, il ne prenait pas le temps de ces perquisitions morales, outrageantes et minutieuses. Mais rapprochés, avec la continuité de la vie à deux, ils se torturaient jusque dans leurs caresses, dans leurs plus intimes étreintes, agités de la sourde colère, du douloureux sentiment de lirréparable; lui, sépuisant à vouloir procurer à cette blasée damour une commotion quelle ignorât encore, elle prête au martyre pour donner une joie, qui neût pas été à dix autres, ny parvenant pas et pleurant de rage impuissante.
Puis une détente se fit en eux; peut-être la satiété. des sens dans le tiède enveloppement de la nature, ou plus simplement le voisinage des Hettéma. Cest que, de tous les ménages campés sur la banlieue parisienne, pas un peut-être ne goûta jamais comme celui-là les libertés campagnardes, la joie de sen aller vêtus de loques, coiffés de chapeaux décorce, madame sans corset, monsieur dans des espadrilles; de porter en sortant de table des croûtes aux canards, des épluchures aux lapins, puis sarcler, ratisser, greffer, arroser.
Oh! larrosage…
Les Hettéma sy mettaient sitôt que le mari rentré échangeait son costume de bureau contre une veste de Robinson; après dîner, ils sy reprenaient encore, et la nuit venue depuis longtemps, dans le noir du petit jardin doù montait une buée fraîche de terre mouillée, on entendait le grincement de la pompe, les heurts des grands arrosoirs, et dénormes souffles errant à toutes les plates-bandes avec un ruissellement qui semblait tomber du front des travailleurs dans leurs pommes darrosage, puis de temps en temps un cri de triomphe:
— Jen ai mis trente-deux aux pois gourmands!…
— Et moi quatorze aux balsamines!…
Des gens qui ne se contentaient pas dêtre heureux, mais se regardaient lêtre, dégustaient leur bonheur à vous en faire venir leau à la bouche; lhomme surtout, par la façon irrésistible dont il racontait les joies de lhivernage à deux:
— Ce nest rien maintenant, mais vous verrez en décembre!… On rentre crotté, mouillé, avec tous les embêtements de Paris sur le dos; on trouve bon feu, bonne lampe, la soupe qui embaume et, sous la table, une paire de sabots remplis de paille. Non, voyez-vous, quand on sest fourré une platée de choux et de saucisses, un quartier de gruyère tenu au frais sous le linge, quand on a versé là-dessus un litre de ginglard qui na pas passé par Bercy, libre de baptême et dentrée, ce que cest bon de tirer son fauteuil au coin du feu, dallumer une pipe, en buvant son café arrosé dun caramel à leau-de-vie, et de piquer un chien en face lun de lautre, pendant que le verglas dégouline sur les vitres… Oh! un tout petit chien, le temps de laisser passer le gros de la digestion… Après on dessine un moment, la femme dessert, fait son petit train-train, la couverture, le moine, et quand elle est couchée, la place chaude, on tombe dans le tas, et ça vous fait par tout le corps une chaleur comme si lon entrait tout entier dans la paille de ses sabots…
Il en devenait presque éloquent de matérialité, ce géant velu, à lourde mâchoire, si timide à lordinaire quil ne pouvait pas dire deux mots sans rougir et sans bégayer.