— Ils vivent à la campagne, à Chaville toute lannée.
— Eh bien, faisons comme eux, je ne tiens pas à Paris.
— Vrai?… tu veux bien?… ah! mami, mami!…
Du monde passait sur la route, une galopade dânes emportant un lendemain de noces. Ils ne pouvaient pas sembrasser, et restaient immobiles, serrés lun à lautre, rêvant dun bonheur rajeuni dans des soirs dété qui auraient cette douceur champêtre, ce calme tiède quégayaient au loin les coups de carabine, les ritournelles dorgue dune fête de banlieue.
VIII
Ils sinstallèrent à Chaville, entre le haut et le bas pays, le long de cette vieille route forestière quon appelle le Pavé des Gardes, dans un ancien rendez-vous de chasse, à la porte du bois: trois pièces guère plus grandes que celles de Paris, toujours leur mobilier de petit ménage, le fauteuil canné, larmoire peinte, et pour orner laffreux papier vert de leur chambre, rien que le portrait de Fanny, car la photographie de Castelet avait eu son cadre cassé pendant le déménagement et se pâlissait dans les combles.
On nen parlait plus guère, de ce pauvre Castelet, depuis que loncle et la nièce avaient interrompu leur correspondance. «Un joli lâcheur…» disait-elle, se rappelant la facilité du Fénat à protéger la première rupture. Les petites, seules, entretenaient leur frère de nouvelles, mais Divonne nécrivait plus. Peut-être gardait-elle encore rancune à son neveu; ou devinait-elle que la mauvaise femme était revenue pour décacheter et commenter ses pauvres lettres maternelles à gros caractères paysans.
Par moments, ils auraient pu se croire encore rue dAmsterdam, quand ils se réveillaient avec la romance des Hettéma redevenus leurs voisins et le sifflement des trains qui se croisaient continuellement de lautre côté du chemin, visibles à travers les branches dun grand parc. Mais, au lieu du vitrage blafard de la gare de lOuest, de ses fenêtres sans rideaux montrant des silhouettes penchées de bureaucrates, et du fracas ronflant sur la rue en pente ils savouraient lespace silencieux et vert au-delà de leur petit verger entouré dautres jardins, de maisonnettes dans des bouquets darbres, dégringolant jusquau bas de la côte.
Le matin, avant de partir, Jean déjeunait dans leur petite salle à manger, la croisée ouverte sur cette large route pavée, mangée dherbe, bordée de haies dépine blanche aux parfums amers. Cest par là quil allait à la gare en dix minutes, longeant le parc bruissant et gazouillant; et, quand il revenait, cette rumeur sapaisait à mesure que lombre sortait des taillis sur la mousse du chemin vert empourpré de couchant, et que les appels des coucous à tous les coins du bois traversaient de trilles de rossignols dans les lierres.
Mais voici que la première installation faite et la surprise passée de cet apaisement des choses autour de lui, lamant se reprenait à ses tourments de jalousie stérile et explorante. La brouille de sa maîtresse avec Rosa, le départ de lhôtel avaient amené entre les deux femmes une explication à double entente monstrueuse, ravivant ses soupçons, ses plus troublantes inquiétudes; et lorsquil sen allait, quil apercevait du wagon leur maison basse, en rez-de-chaussée surmonté dune lucarne ronde, son regard fouillait la muraille. Il se disait: «qui sait?» et cela le poursuivait jusque dans les paperasses de son bureau.