— À droite ou à gauche?
— À droite, à droite… aux Étangs!…» cria Fanny, puis, tournée vers son amant: Voyons, tu ne vas pas recommencer à te dévorer pour des bêtises… nous sommes un vieux ménage, que diable!…
Elle connaissait cette pâleur tremblée de ses lèvres, ce coup doeil au petit, linterrogeant des pieds à la tête; mais cette fois ce ne fut quune velléité de violence jalouse. Il en arrivait maintenant aux lâchetés de lhabitude, aux concessions pour la paix. «Quel besoin de me torturer, daller au fond des choses?… Si cet enfant est à elle, quoi de plus simple quelle lait pris, en me cachant la vérité, après toutes les scènes, les interrogatoires que je lui ai fait subir!… Vaut-il pas mieux accepter ce qui est et passer tranquillement les quelques mois qui nous restent?…»
Et par les chemins vallonnés du bois il sen allait portant leur déjeuner de cantine dans son lourd panier drapé de blanc, résigné, las, le dos rond dun vieux jardinier, tandis que devant lui la mère et lenfant marchaient ensemble, Josaph endimanché et gauche dans un complet de la Belle-Jardinière qui lempêchait de courir, elle, en peignoir clair, tête et cou nus sous un parasol japonais, la taille épaissie, la marche veule, et dans ses beaux cheveux en torsades, une grande mèche blanche quelle ne se donnait plus la peine de cacher.
En avant et plus bas, se tassait dans la pente de lallée le couple Hettéma, coiffé de gigantesques chapeaux de paille pareils à ceux des cavaliers Touaregs, vêtu de flanelle rouge, chargé de victuailles, dengins de pêche, filets, balances à écrevisses, et la femme, pour alléger son mari, portant vaillamment en sautoir sur sa poitrine de colosse le cor de chasse sans lequel il ny avait pas de promenade en forêt possible pour le dessinateur. En marchant, le ménage chantait:
Jaime entendre la rame Le soir battre les flots; Jaime le cerf qui brame…
Le répertoire dOlympe était inépuisable de ces sentimentalités de la rue; et quand on se figurait où elle les avait ramassées, dans quelle demi-ombre honteuse de persiennes closes, à combien dhommes elle les avait chantées, la sérénité du mari accompagnant à la tierce prenait une extraordinaire grandeur. Le mot du grenadier à Waterloo: «Ils sont trop…» devait être celui de la philosophique indifférence de cet homme.
Pendant que Gaussin rêveur regardait lénorme couple senfoncer dans un creux de vallon où lui-même sengageait à sa suite, un grincement de roues montait lallée avec une volée de fous rires, de voix enfantines; et tout à coup parut, à quelques pas de lui, un chargement de fillettes, rubans et cheveux flottants dans une charrette anglaise traînée par un petit âne, quune jeune fille, guère plus âgée que les autres, tirait par la bride sur ce chemin difficile.
Il était aisé de voir que Jean faisait partie de la bande dont les tournures hétéroclites, la grosse dame surtout, ceinturée dun cor de chasse, avaient animé le petit monde dune gaieté inextinguible; aussi la jeune fille essaya-t-elle dimposer silence aux enfants une minute. Mais ce nouveau chapeau Touareg déchaîna plus fort leur folie moqueuse, et en passant devant lhomme qui se rangeait pour laisser de la place à la petite charrette, un joli sourire un peu gêné lui demandait grâce et sétonnait naïvement de trouver au vieux jardinier une figure si douce et si jeune.
Il salua timidement, rougit sans trop savoir de quelle honte; et lattelage sarrêtant en haut de la côte à une croiserie de chemins, avec un ramage de petites voix qui lisaient tout haut les noms du poteau indicateur à demi-effacés par les pluies… Route des Étangs, Chêne du grand veneur, Fausses reposes, Chemin de Vélizy…, Jean se retourna pour voir disparaître dans lallée verte étoilée de soleil et tapissée de mousse, où les roues filaient sur du velours, ce tourbillon de blonde jeunesse, cette charretée de bonheur aux couleurs du printemps, aux rires en fusées sous les branches.