Les autres en ont fait leur deuil, et _le Rapide_ est passé depuis
longtemps à l'état de superstition locale, bien que le Tarasconnais

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soit très peu superstitieux de sa nature et qu'il mange les hirondelles
en salmis, quand il en trouve.

--Ah çà! me direz-vous, puisque le gibier est si rare à Tarascon,
qu'est-ce que les chasseurs tarasconnais font donc tous les
[5]dimanches?

Ce qu'ils font?

Eh mon Dieu! ils s'en vont en pleine campagne, à deux ou
trois lieues de la ville. Ils se réunissent par petits groupes de
cinq ou six, s'allongent tranquillement à l'ombre d'un puits, d'un
[10]vieux mur, d'un olivier, tirent de leurs carniers un bon morceau
de boeuf en daube, des oignons crus, un _saucissot_, quelques
anchois, et commencent un déjeuner interminable, arrosé d'un
de ces jolis vins du Rhône qui font rire et qui font chanter.

Après quoi, quand on est bien lesté, on se lève, on siffle les
[15]chiens, on arme les fusils, et on se met en chasse. C'est à dire
que chacun de ces messieurs prend sa casquette, la jette en l'air
de toutes ses forces, et la tire au vol avec du 5, du 6, ou du
2,--selon les conventions.

Celui qui met le plus souvent dans sa casquette est proclamé
[20]roi de la chasse, et rentre le soir en triomphateur à Tarascon,
la casquette criblée au bout du fusil, au milieu des aboiements
et des fanfares.

Inutile de vous dire qu'il se fait dans la ville un grand commerce
de casquettes de chasse. Il y a même des chapeliers qui
[25]vendent des casquettes trouées et déchirées d'avance à l'usage
des maladroits, mais on ne connaît guère que Bézuquet, le
pharmacien, qui leur en achète. C'est déshonorant!

Comme chasseur de casquettes, Tartarin de Tarascon n'avait
pas son pareil. Tous les dimanches matin, il partait avec une
[30]casquette neuve: tous les dimanches soir, il revenait avec une
loque. Dans la petite maison du baobab, les greniers étaient
pleins de ces glorieux trophées. Aussi, tous les Tarasconnais le
reconnaissent-ils pour leur maître, et comme Tartarin savait à