[Page 6]

fond le code du chasseur, qu'il avait lu tous les traités, tous les
manuels de toutes les chasses possibles, depuis la chasse à la
casquette jusqu'à la chasse au tigre birman, ces messieurs en
avaient fait leur grand justicier cynégétique et le prenaient pour
[5]arbitre dans toutes leurs discussions.

Tous les jours, de trois à quatre, chez I'armurier Costecalde
on voyait un gros homme, grave et la pipe aux dents, assis sur
un fauteuil de cuir vert, au milieu de la boutique pleine de chasseurs
de casquettes, tous debout et se chamaillant. C'était Tartarin
[10]de Tarascon qui rendait la justice, Nemrod doublé de
Salomon.

III

Nan! Nan! Nan!
Suite du coup d'oeil général jeté sur la
bonne ville de Tarascon.

A la passion de la chasse, la forte race tarasconnaise joint une
autre passion: celle des romances. Ce qui se consomme de
romances dans ce petit pays, c'est à n'y pas croire. Toutes les
[15]vieilleries sentimentales qui jaunissent dans les plus vieux cartons,
on les retrouve à Tarascon en pleine jeunesse, en plein
éclat. Elles y sont toutes, toutes. Chaque famille a la sienne,
et dans la ville cela se sait. On sait, par exemple, que celle du
pharmacien Bézuquet, c'est:
[20] Toi, blanche étoile que j'adore;
Celle de l'armurier Costecalde:
Veux-tu venir au pays des cabanes?
Celle du receveur de l'enregistrement:
Si j'étais-t-invisible, personne n'me verrait.
(Chansonnette comique)

[Page 7]

Et ainsi de suite pour tout Tarascon. Deux ou trois fois par
semaine, on se réunit les uns chez les autres et on se les chante.
Ce qu'il y a de singulier, c'est que ce sont toujours les mêmes,
et que, depuis si longtemps qu'ils se les chantent, ces braves
[5]Tarasconnais n'ont jamais envie d'en changer. On se les lègue
dans les familles, de père en fils, et personne n'y touche; c'est
sacré. Jamais même on ne s'en emprunte. Jamais il ne viendrait
à l'idée des Costecalde de chanter celle des Bézuquet, ni
aux Bézuquet de chanter celle des Costecalde. Et pourtant
[10]vous pensez s'ils doivent les connaître depuis quarante ans qu'ils
se les chantent. Mais non! chacun garde la sienne et tout le
monde est content.

Pour les romances comme pour les casquettes, le premier
de la ville était encore Tartarin. Sa supériorité sur ses concitoyens
[l5]consistait en ceci: Tartarin de Tarascon n'avait pas la
sienne. Il les avait toutes.

Toutes!