Ce jour-là, Tartarin de Tarascon n'en dit pas davantage; mais
le malheureux en avait déjà trop dit....

Le lendemain, il n'était bruit dans la ville que du prochain
départ de Tartarin pour l'Algérie et la chasse aux lions. Vous
[5]êtes tous témoins, chers lecteurs, que le brave homme n'avait
pas soufflé mot de cela; mais vous savez, le mirage....

Bref, tout Tarascon ne parlait que de ce départ.

Sur le cours, au cercle, chez Costecalde, les gens s'abordaient
d'un air effaré:

[10]«Et autrement, vous savez la nouvelle, au moins?

--Et autrement, quoi donc?... le départ de Tartarin, au moins?»

Car à Tarascon toutes les phrases commencent par et autrement,
qu'on prononce autremain, et finissent par au moins, qu'on
[15]prononce au mouain. Or, ce jour-là, plus que tous les autres,
les au mouain et les autremain sonnaient à faire trembler
les vitres.

L'homme le plus surpris de la ville, en apprenant qu'il allait
partir pour l'Afrique, ce fut Tartarin. Mais voyez ce que c'est
[20]que la vanité! Au lieu de répondre simplement qu'il ne partait
pas du tout, qu'il n'avait jamais eu l'intention de partir, le pauvre
Tartarin--la première fois qu'on lui parla de ce voyage--fit
d'un petit air évasif: «Hé!... hé!... peut-être ... je ne
dis pas.» La seconde fois, un peu plus familiarisé avec cette
[25]idée, il répondit: «C'est probable.» La troisième fois: «C'est
certain!»

Enfin, le soir, au cercle et chez les Costecalde, entraîné par
le punch aux oeufs, les bravos, les lumières; grisé par le succès

[Page 22]