que l'annonce de son départ avait eu dans la ville, le malheureux
déclara formellement qu'il était las de chasser la casquette et
qu'il allait, avant peu, se mettre à la poursuite des grands lions
de l'Atlas.

Un hourra formidable accueillit cette déclaration. Là-dessus,
nouveau punch aux oeufs, poignées de mains, accolades et sérénade
aux flambeaux jusqu'à minuit devant la petite maison du
baobab.

C'est Tartarin-Sancho qui n'était pas content! Cette idée de
[10]voyage en Afrique et de chasse au lion lui donnait le frisson par
avance, et, en rentrant au logis, pendant que la sérénade d'honneur
sonnait sous leurs fenêtres, il fit à Tartarin-Quichotte une
scène effroyable, l'appelant toqué, visionnaire, imprudent, triple
fou, lui détaillant par le menu toutes les catastrophes qui l'attendaient
[15]dans cette expédition, naufrages, rhumatismes, fièvres
chaudes, dysenteries, peste noire, éléphantiasis, et le reste....

En vain Tartarin-Quichotte jurait-il de ne pas faire d'imprudences,
qu'il se couvrirait bien, qu'il emporterait tout ce qu'il
faudrait, Tartarin-Sancho ne voulait rien entendre. Le pauvre
[20]homme se voyait déjà déchiqueté par les lions, englouti dans les
sables du désert comme feu Cambyse, et l'autre Tartarin ne
parvint à l'apaiser un peu qu'en lui expliquant que ce n'était
pas pour tout de suite, que rien ne pressait et qu'en fin de
compte ils n'étaient pas encore partis.

[25]Il est bien clair, en effet, que l'on ne s'embarque pas pour
une expédition semblable sans prendre quelques précautions
Il faut savoir où l'on va, que diable! et ne pas partir comme
un oiseau....

Avant toutes choses, le Tarasconnais voulut lire les récits des
[30]grands touristes africains, les relations de Mungo-Park, de Caillé,
du docteur Livingstone, d'Henri Duveyrier.

Là, il vit que ces intrépides voyageurs, avant de chausser leurs
sandales pour les excursions lointaines, s'étaient préparés de

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longue main à supporter la faim, la soif, les marches forcées,
les privations de toutes sortes. Tartarin voulut faire comme eux,
et, à partir de ce jour-là, ne se nourrit plus que d'eau bouillie.
--Ce qu'on appelle eau bouillie, à Tarascon, c'est quelques tranches
[5]de pain noyées dans de l'eau chaude, avec une gousse d'ail, un
peu de thym, un brin de laurier.--Le régime était sévère, et
vous pensez si le pauvre Sancho fit la grimace....

A l'entraînement par l'eau bouillie Tartarin de Tarascon joignit
d'autres sages pratiques. Ainsi, pour prendre l'habitude des
[10]longues marches, il s'astreignit à faire chaque matin son tour de
ville sept ou huit fois de suite, tantôt au pas accéléré, tantôt au
pas gymnastique, les coudes au corps et deux petits cailloux blancs
dans la bouche, selon la mode antique.