Puis, pour se faire aux fraîcheurs nocturnes, aux brouillards,
[15]à la rosée, il descendait tous les soirs dans son jardin et restait
là jusqu'à des dix et onze heures, seul avec son fusil, à l'affût
derrière le baobab....
Enfin, tant que la ménagerie Mitaine resta à Tarascon,
les chasseurs de casquettes attardés chez Costecalde purent
[20]voir dans l'ombre, en passant sur la place du Château, un
homme mystérieux se promenant de long en large derrière la
baraque.
C'était Tartarin de Tarascon, qui s'habituait à entendre sans
frémir les rugissements du lion dans la nuit sombre.
X
Avant le départ
[25]Pendant que Tartarin s'entraînait ainsi par toute sorte de
moyens héroïques, tout Tarascon avait les yeux sur lui; on ne
s'occupait plus d'autre chose. La chasse à la casquette ne battait
plus que d'une aile, les romances chômaient. Dans la pharmacie
Bézuquet le piano languissait sous une housse verte, et
les mouches cantharides séchaient dessus, le ventre en l'air....
L'expédition de Tartarin avait arrêté tout.
Il fallait voir le succès du Tarasconnais dans les salons. On
se l'arrachait, on se le disputait, on se l'empruntait, on se le
[5]volait. Il n'y avait pas de plus grand honneur pour les dames
que d'aller à la ménagerie Mitaine au bras de Tartarin, et de se
faire expliquer devant la cage du lion comment on s'y prenait
pour chasser ces grandes bêtes, où il fallait viser, à combien de
pas, si les accidents étaient nombreux, etc., etc.
[10]Tartarin donnait toutes les explications qu'on voulait. Il avait
lu Jules Gérard et connaissait la chasse au lion sur le bout du
doigt, comme s'il l'avait faite. Aussi parlait-il de ces choses avec
une grande éloquence.