Mais où il était le plus beau, c'était le soir à dîner chez le
[15]président Ladevèze ou le brave commandant Bravida, ancien
capitaine d'habillement, quand on apportait le café et que, toutes
les chaises se rapprochant, on le faisait parler de ses chasses
futures....

Alors, le coude sur la nappe, le nez dans son moka, le héros
[20]racontait d'une voix émue tous les dangers qui l'attendaient
là-has. Il disait les longs affûts sans lune, les marais pestilentiels,
les rivières empoisonnées par la feuille du laurier-rosé, les
neiges, les soleils ardents, les scorpions, les pluies de sauterelles;
il disait aussi les moeurs des grands lions de l'Atlas, leur façon
[25]de combattre, leur vigueur phénoménale et leur férocité au
temps du rut....

Puis, s'exaltant à son propre récit, il se levait de table, bondissait
au milieu de la salle à manger, imitant le cri du lion, le
bruit d'une carabine, pan! pan! le sifflement d'une balle explosible,
[30]pfft! pfft! gesticulait, rugissait, renversait les chaises....

Autour de la table, tout le monde était pâle. Les hommes se
regardaient en hochant la tête, les dames fermaient les yeux avec
de petitis cris d'effroi, les vieillards brandissaient leurs longues

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cannes belliqueusement, et, dans la chambre à côté, les petits
garçonnets qu'on couche de bonne heure, éveillés en sursaut
par les rugissements et les coups de feu, avaient grand'peur et
demandaient de la lumière.

[5]En attendant, Tartarin ne partait pas.

XI

Des coups d'épée, Messieurs, des coups d'épée....
Mais pas de coups d'épingle!

Avait-il bien réellement l'intention de partir?... Question
délicate, et à laquelle l'historien de Tartarin serait fort embarrassé
de répondre.