TARTARIN DE TARASCON
CAISSE D'ARMES
Le doublage et la gravure prirent beaucoup de temps. Il
[15]commanda aussi chez Tastavin un magnifique album de voyage
pour écrire son journal, ses impressions, car enfin on a beau
chasser le lion, on pense tout de même en route.
Puis il fit venir de Marseille toute une cargaison de conserves
alimentaires, du pemmican en tablettes pour faire du bouillon,
[20]une tente-abri d'un nouveau modèle, se montant et se démontant
à la minute, des bottes de marin, deux parapluies, un waterproof,
des lunettes bleues pour prévenir les ophtalmies. Enfin
le pharmacien Bézuquet lui confectionna une petite pharmacie
portative bourrée de sparadrap, d'arnica, de camphre, de vinaigre
[25]des quatre-voleurs.
Pauvre Tartarin! ce qu'il en faisait, ce n'était pas pour lui;
mais il espérait, à force de précautions et d'attentions délicates,
apaiser la fureur de Tartarin-Sancho, qui, depuis que le départ
était décidé, ne décolérait ni de jour ni de nuit.
XIII
Le départ.
Enfin il arriva, le jour solennel, le grand jour.
Dès l'aube, tout Tarascon était sur pied, encombrant le chemin
d'Avignon et les abords de la petite maison du baobab.
Du monde aux fenêtres, sur les toits, sur les arbres; des
[5]mariniers du Rhône, des portefaix, des décrotteurs, des bourgeois,
des ourdisseuses, des taffetassières, le cercle, enfin toute
la ville; puis aussi des gens de Beaucaire qui avaient passé le
pont, des maraîchers de la banlieue, des charrettes à grandes
bâches, des vignerons hissés sur de belles mules attifées de
[10]rubans, de flots, de grelots, de noeuds, de sonnettes, et même,
de loin en loin, quelques jolies filles d'Arles venues en croupe
de leur galant, le ruban d'azur autour de la tête, sur de petits
chevaux de Camargue gris de fer.