Parfois, entre les mâts, une éclaircie. Alors Tartarin voyait
l'entrée du port, le grand va-et-vient des navires, une frégate
anglaise partant pour Malte, pimpante et bien lavée, avec des
officiers en gants jaunes, ou bien un grand brick marseillais
[5]démarrant au milieu des cris, des jurons, et à l'arrière un gros
capitaine en redingote et chapeau de soie, commandant la manoeuvre
en provençal. Des navires qui s'en allaient en courant,
toutes voiles dehors. D'autres là-has, bien loin, qui arrivaient
lentement, dans le soleil, comme en l'air.
[10]Et puis tout le temps un tapage effroyable, roulement de
charrettes, ce «oh! hisse!» des matelots, jurons, chants, sifflets de
bateaux à vapeur, les tambours et les clairons du fort Saint-Jean,
du fort Saint-Nicolas, les cloches de la Major, des Accoules,
de Saint-Victor; par là-dessus le mistral qui prenait tous ces
[15]bruits, toutes ces clameurs, les roulait, les secouait, les
confondait avec sa propre voix et en faisait une musique folle, sauvage,
héroïque comme la grande fanfare du voyage, fanfare qui donnait
envie de partir, d'aller loin, d'avoir des ailes.
C'est au son de cette belle fanfare que l'intrépide Tartarin de
[20]Tarascon s'embarqua pour le pays des lions!...
DEUXIÈME ÉPISODE
CHEZ LES TEURS
I
La traversée. Les cinq positions de la chechia.
Le soir du troisième jour.
Miséricorde.
Je voudrais, mes chers lecteurs, être peintre et grand peintre
pour mettre sous vos yeux, en tête de ce second épisode, les
différentes positions que prit la chechia de Tartarin de Tarascon,
dans ces trois jours de traversée qu'elle fit à bord du Zouave,
[5]entre la France et l'Algérie.
Je vous la montrerais d'abord au départ sur le pont, héroïque
et superbe comme elle était, auréolant cette belle tête tarasconnaise.
Je vous la montrerais ensuite à la sortie du port,
quand le Zouave commence à caracoler sur les lames: je vous
[10]la montrerais frémissante, étonnée, et comme sentant déjà les
premières atteintes de son mal.