[Page 32]

Le 1er décembre 186..., à l'heure de midi, par un soleil d'hiver
provençal, un temps clair, luisant, splendide, les Marseillais
effarés virent déboucher sur la Canebière un Teur, oh mais, un
Teur!... Jamais ils n'en avaient vu un comme celui-là; et
[5]pourtant, Dieu sait s'il en manque à Marseille, des Teurs!

Le Teur en question,--ai-je besoin de vous le dire?--c'était
Tartarin, le grand Tartarin de Tarascon, qui s'en allait le long
des quais, suivi de ses caisses d'armes, de sa pharmacie, de ses
conserves, rejoindre l'embarcadère de la compagnie Touache, et
[10]le paquebot le Zouave, qui devait l'emporter là-bas.

L'oreille encore pleine des applaudissements tarasconnais,
grisé par la lumière du ciel, l'odeur de la mer, Tartarin rayonnant
marchait, ses fusils sur l'épaule, la tête haute, regardant de
tous ses yeux ce merveilleux port de Marseille qu'il voyait pour
[15]la première fois, et qui l'éblouissait.... Le pauvre homme
croyait rêver. Il lui semblait qu'il s'appelait Sinbad le Marin, et
qu'il errait dans une de ces villes fantastiques comme il y en a
dans les Mille et une nuits.

C'était à perte de vue un fouillis de mâts, de vergues, se
[20]croisant dans tous les sens. Pavillons de tous les pays, russes,
grecs, suédois, tunisiens, américains.... Les navires au ras du
quai, les beauprés arrivant sur la berge comme des rangées de
baïonnettes. Au-dessous les naïades, les déesses, les saintes
vierges et autres sculptures de bois peint qui donnent le nom au
[25]vaisseau; tout cela mangé par l'eau de mer, dévoré, ruisselant,
moisi.... De temps en temps, entre les navires, un morceau
de mer, comme une grande moire tachée d'huile.... Dans
l'enchevêtrement des vergues, des nuées de mouettes faisant de
jolies taches sur le ciel bleu, des mousses qui s'appelaient dans
[30]toutes les langues.

[Page 33]

Sur le quai, au milieu des ruisseaux qui venaient des savonneries,
verts, épais, noirâtres, chargés d'huile et de soude, tout
un peuple de douaniers, de commissionnaires, de portefaix avec
leurs bogheys attelés de petits chevaux corses.

[5]Des magasins de confections bizarres, des baraques enfumées
où les matelots faisaient leur cuisine, des marchands de pipes,
des marchands de singes, de perroquets, de cordes, de toiles à
voiles, des bric-à-brac fantastiques où s'étalaient pêle-mêle de
vieilles coulevrines, de grosses lanternes dorées, de vieux palans,
[10]de vieilles ancres édentées, vieux cordages, vieilles poulies, vieux
portevoix, lunettes marines du temps de Jean Bart et de Duguay-Trouin.
Des vendeuses de moules et de clovisses accroupies et
piaillant à côté de leurs coquillages. Des matelots passant avec
des pots de goudron, des marmites fumantes, de grands paniers
[15]pleins de poulpes qu'ils allaient laver dans l'eau blanchâtre des
fontaines.

Partout, un encombrement prodigieux de marchandises de
toute espèce: soieries, minerais, trains de bois, saumons de
plomb, draps, sucres, caroubes, colzas, réglisses, cannes à sucre.
[20]L'Orient et l'Occident pêle-mêle. De grands tas de fromages de
Hollande que les Génoises teignaient en rouge avec leurs mains.

Là-has, le quai au blé; les portefaix déchargeant leurs sacs
sur la berge du haut de grands échafaudages. Le blé, torrent
d'or, qui roulait au milieu d'une fumée blonde. Des hommes en
[25]fez rouge, le criblant à mesure dans de grands tamis de peau
d'âne, et le chargeant sur des charrettes qui s'éloignaient suivies
d'un régiment de femmes et d'enfants avec des balayettes
et des paniers à glanes.... Plus loin, le bassin de carénage,
les grands vaisseaux couchés sur le flanc et qu'on flambait avec
[30]des broussailles pour les débarrasser des herbes de la mer, les
vergues trempant dans l'eau, l'odeur de la résine, le bruit
assourdissant des charpentiers doublant la coque des navires avec
de grandes plaques de cuivre.