Puis «Machine, stop!» Un grand arrêt, une secousse, et
[10]plus rien.... Rien que le paquebot se balançant silencieusement
de droite à gauche, comme un ballon dans l'air....

Cet étrange silence épouvanta le Tarasconnais.

«Miséricorde! nous sombrons!» cria-t-il d'une voix terrible,
et, retrouvant ses forces par magie, il bondit de sa couchette,
[15]et se précipita sur le pont avec son arsenal.

II

Aux armes! Aux armes!

On ne sombrait pas, on arrivait.

Le Zouave venait d'entrer dans la rade, une belle rade aux
eaux noires et profondes, mais silencieuse, morne, presque
déserte. En face, sur une colline, Alger la blanche avec ses
[20]petites maisons d'un blanc mat qui descendent vers la mer,
serrées les unes contre les autres. Un étalage de blanchisseuse
sur le coteau de Meudon. Par là-dessus un grand ciel de satin
bleu, oh! mais si bleu!...

L'illustre Tartarin, un peu remis de sa frayeur, regardait le
[25]paysage, en écoutant avec respect le prince monténégrin, qui,
debout à ses côtes, lui nommait les différents quartiers de la ville,
la Casbah, la ville haute, la rue Bab-Azoun. Très bien élevé, ce
prince monténégrin, de plus connaissant à fond l'Algérie et
parlant l'arabe couramment. Aussi Tartarin se proposait-il de

[Page 38]

cultiver sa connaissance.... Tout à coup, le long du bastingage
contre lequel ils étaient appuyés, le Tarasconnais aperçoit
une rangée de grosses mains noires qui se cramponnaient par
dehors. Presque aussitôt une tête de nègre toute crépue apparaît
[5]devant lui, et, avant qu'il ait eu le temps d'ouvrir la bouche,
le pont se trouve envahi de tous côtés par une centaine de forbans,
noirs, jaunes, à moitié nus, hideux, terribles.