Tout à coup, à quelques pas devant lui, quelque chose de
noir et de gigantesque s'abattit. Il se tut.... Cela se baissait, flairait
[20]la terre, bondissait, se roulait, partait au galop, puis revenait
et s'arrêtait net ... c'était le lion, à n'en pas douter!...
Maintenant on voyait très bien ses quatre pattes courtes, sa
formidable encolure, et deux yeux, deux grands yeux qui luisaient dans
l'ombre.... En joue! feu! pan! pan!... C'était
[25]fait. Puis tout de suite un bondissement en arrière, et le coutelas
de chasse au poing.

Au coup de feu du Tarasconnais, un hurlement terrible
répondit.

«Il en a!» cria le bon Tartarin, et, ramassé sur ses fortes
[30]jambes, il se préparait à recevoir la bête; mais elle en avait plus
que son compte et s'enfuit au triple galop en hurlant.... Lui
pourtant ne bougea pas. Il attendait la femelle ... toujours
comme dans ses livres!

[Page 46]

Par malheur la femelle ne vint pas. Au bout de deux ou
trois heures d'attente, le Tarasconnais se lassa. La terre était
humide, la nuit devenait fraîche, la bise de mer piquait.

«Si je faisais un somme en attendant le jour?» se dit-il, et,
[5]pour éviter les rhumatismes, il eut recours à la tente-abri....
Mais voilà le diable! cette tente-abri était d'un système si ingénieux,
si ingénieux, qu'il ne put jamais venir à bout de l'ouvrir.

Il eut beau s'escrimer et suer pendant une heure, la damnée
tente ne s'ouvrit pas.... Il y a des parapluies qui, par des
[10]pluies torrentielles, s'amusent à vous jouer de ces tours-là....
De guerre lasse, le Tarasconnais jeta l'ustensile par terre, et se
coucha dessus, en jurant comme un vrai Provençal qu'il était.

«Ta, ta, ra, ta, Tarata!....

--Qués aco?...» fit Tartarin, s'éveillant en sursaut.
[15]C'étaient les clairons des chasseurs d'Afrique qui sonnaient
la diane, dans les casernes de Mustapha.... Le tueur de
lions, stupéfait, se frotta les yeux.... Lui qui se croyait en
plein désert!... Savez-vous où il était...? Dans un carré
d'artichauts, entre un plant de choux-fleurs et un plant de
[20]betteraves.

Son Sahara avait des légumes.... Tout près de lui, sur la
jolie côte verte de Mustapha supérieur, des villas algériennes,
toutes blanches, luisaient dans la rosée du jour levant: on se
serait cru aux environs de Marseille, au milieu des bastides et
[25]des bastidons.