La physionomie bourgeoise et potagère de ce paysage endormi
étonna beaucoup le pauvre homme, et le mit de fort méchante
humeur.

«Ces gens-là sont fous,» se disait-il, «de planter leurs artichauts dans
[30]le voisinage du lion.... car enfin, je n'ai pas rêvé....
Les lions viennent jusqu'ici.... En voilà la preuve....»

La preuve, c'étaient des taches de sang que la bête en fuyant
avait laissées derrière elle. Penché sur cette piste sanglante, l'oeil

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aux aguets, le revolver au poing, le vaillant Tarasconnais arriva,
d'artichaut en artichaut, jusqu'à un petit champ d'avoine....
De l'herbe foulée, une mare de sang, et, au milieu de la mare,
couché sur le flanc avec une large plaie à la tête, un....
[5]Devinez quoi!...

«Un lion, parbleu!...»

Non! un âne, un de ces tout petits ânes qui sont si communs
en Algérie et qu'on désigne là-bas sous le nom de bourriquots.

VI

Arrivée de la femelle. Terrible combat.
Le Rendez-vous des Lapins.

Le premier mouvement de Tartarin à l'aspect de sa malheureuse
[10]victime fut un mouvement de dépit. Il y a si loin en effet
d'un lion à un bourriquot!.... Son second mouvement fut tout
à la pitié. Le pauvre bourriquot était si joli; il avait l'air si bon!
La peau de ses flancs, encore chaude, allait et venait comme une
vague. Tartarin s'agenouilla, et du bout de sa ceinture algérienne
[15]essaya d'étancher le sang de la malheureuse bête; et ce
grand homme soignant ce petit âne, c'était tout ce que vous
pouvez imaginer de plus touchant.