Là-dessus le capitaine retourna à son absinthe et Tartarin,
tout pensif, reprit au petit trot le chemin de sa maisonnette....
Bien que sa grande âme se refusât à rien en croire, les insinuations de
Barbassou l'avaient attristé, puis ces jurons du cru,
[5]l'accent de là-bas, tout cela éveillait en lui de vagues remords.
Au logis, il ne trouva personne. Baïa était au bain.... La
négresse lui parut laide, la maison triste.... En proie à une
indéfinissable mélancolie, il vint s'asseoir près de la fontaine et
bourra une pipe avec le tabac de Barbassou. Ce tabac était
[10]enveloppé dans un fragment du Sémaphore. En le déployant,
le nom de sa ville natale lui sauta aux yeux.
On nous écrit de Tarascon:
«La ville est dans les transes. Tartarin, le tueur de lions, parti
pour chasser les grands félins en Afrique, n'a pas donné de ses
[15]nouvelles depuis plusieurs mois.... Qu'est devenu notre héroïque
compatriote?... On ose à peine se le demander, quand on a connu
comme nous cette tête ardente, cette audace, ce besoin d'aventures..
.. A-t-il été comme tant d'autres englouti dans le sable, ou bien est-il
tombé sous la dent meurtrière d'un de ces monstres de l'Atlas dont
[20]il avait promis les peaux à la municipalité?... Terrible incertitude!
Pourtant des marchands nègres, venus à la foire de Beaucaire,
prétendent avoir rencontré en plein désert un Européen dont le
signalement se rapportait au sien, et qui se dirigeait vers Tombouctou....
Dieu nous garde notre Tartarin!»
[25]Quand il lut cela, le Tarasconnais rougit, pâlit, frissonna. Tout
Tarascon lui apparut: le cercle, les chasseurs de casquettes, le
fauteuil vert chez Costecalde, et planant au-dessus comme un
aigle éployé, la formidable moustache du brave commandant
Bravida.
[30]Alors, de se voir là, comme il était, lâchement accroupi sur
sa natte, tandis qu'on le croyait en train de massacrer des fauves,
Tartarin de Tarascon eut honte de lui-même et pleura.
Tout à coup le héros bondit:
«Au lion! au lion!»