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ressorts; les chevaux trottaient, les grelots tintaient.... De
temps en temps là-haut, sous la bâche de l'impériale, un terrible
bruit de ferraille.... C'était le matériel de guerre.

Tartarin de Tarascon, aux trois quarts assoupi, resta un moment à
[5]regarder les voyageurs comiquement secoués par les
cahots, et dansant devant lui comme des ombres falottes, puis
ses yeux s'obscurcirent, sa pensée se voila, et il n'entendit plus
que très vaguement geindre l'essieu des roues, et les flancs de
la diligence qui se plaignaient....

[10]Subitement, une voix, une voix de vieille fée, enrouée, cassée,
fêlée, appela le Tarasconnais par son nom: «Monsieur Tartarin!
monsieur Tartarin!

--Qui m'appelle?

--C'est moi, monsieur Tartarin; vous ne me reconnaissez
[15]pas?... Je suis la vieille diligence qui faisait--il y a vingt
ans--le service de Tarascon à Nîmes.... Que de fois je vous
ai portés, vous et vos amis, quand vous alliez chasser les casquettes
du côté de Joncquières ou de Bellegarde!... Je ne
vous ai pas remis d'abord, à cause de votre bonnet de Teur et
[20]du corps que vous avez pris; mais sitôt que vous vous êtes mis
à ronfler, coquin de bon sort! je vous ai reconnu tout de suite.

--C'est bon! c'est bon!» fit le Tarasconnais un peu vexé.

Puis, se radoucissant:

--«Mais enfin, ma pauvre vieille, qu'est-ce que vous êtes
[25]venue faire ici?

--Ah! mon bon monsieur Tartarin, je n'y suis pas venue
de mon plein gré, je vous assure.... Une fois que le chemin
de fer de Beaucaire a été fini, ils ne m'ont plus trouvée bonne
à rien et ils m'ont envoyée en Afrique.... Et je ne suis pas
[30]la seule! presque toutes les diligences de France ont été
déportées comme moi. On nous trouvait trop réactionnaires, et maintenant
nous voilà toutes ici à mener une vie de galère.... C'est ce qu'en France
vous appelez les chemins de fer algériens.»