Ici la vieille diligence poussa un long soupir; puis elle reprit:
«Ah! monsieur Tartarin, que je le regrette, mon beau Tarascon!
C'était alors le bon temps pour moi, le temps de la jeunesse!
il fallait me voir partir le matin, lavée à grande eau et
[5]toute luisante avec mes roues vernissées à neuf, mes lanternes
qui semblaient deux soleils et ma bâche toujours frottée d'huile!
C'est ça qui était beau quand le postillon faisait claquer son
fouet sur l'air de: Lagadigadeou, la Tarasque! la Tarasque!
et que le conducteur, son piston en bandoulière, sa casquette
[10]brodée sur l'oreille, jetant d'un tour de bras son petit chien,
toujours furieux, sur la bâche de l'impériale, s'élançait lui-même
là-haut, en criant: «Allume! allume!» Alors mes quatre chevaux
s'ébranlaient au bruit des grelots, des aboiements, des fanfares,
les fenêtres s'ouvraient, et tout Tarascon regardait avec
[15]orgueil la diligence détaler sur la grande route royale.
Quelle belle route, monsieur Tartarin, large, bien entretenue,
avec ses bornes kilométriques, ses petits tas de pierres régulièrement
espacés, et de droite et de gauche ses jolies plaines
d'oliviers et de vignes.... Puis des auberges tous les dix pas,
[20]des relais toutes les cinq minutes.... Et mes voyageurs,
quelles braves gens! des maires et des curés qui allaient à
Nîmes voir leur préfet ou leur évêque, de bons taffetassiers qui
revenaient du mazet bien honnêtement, des collégiens en vacances,
des paysans en blouse brodée tout frais rasés du matin, et là-haut,
[25]sur l'impériale, vous tous, messieurs les chasseurs de casquettes,
qui étiez toujours de si bonne humeur, et qui chantiez si bien
chacun la vôtre, le soir, aux étoiles, en revenant!...
Maintenant c'est une autre histoire.... Dieu sait les gens
que je charrie! un tas de mécréants venus je ne sais d'où, qui
[30]me remplissent de vermine, des nègres, des Bédouins, des soudards,
des aventuriers de tous les pays, des colons en guenilles
qui m'empestent de leurs pipes, et tout cela parlant un langage
auquel Dieu le père ne comprendrait rien.... Et puis vous
voyez comme on me traite! Jamais brossée, jamais lavée. On
me plaint le cambouis de mes essieux.... Au lieu de mes
gros bons chevaux tranquilles d'autrefois, de petits chevaux
arabes qui out le diable au corps, se battent, se mordent, dansent
[5]en courant comme des chèvres, et me brisent mes brancards à
coups de pieds.... Aïe!... aïe!... tenez!... Voilà que cela
Commence.... Et les routes! Par ici, c'est encore supportable,
parce que nous sommes près du gouvernement, mais là-bas,
plus rien, pas de chemin du tout. On va comme on peut,
[10]à travers monts et plaines, dans les palmiers nains, dans les
lentisques.... Pas un seul relais fixe. On arrête au caprice du
conducteur, tantôt dans une ferme, tantôt dans une autre.
Quelquefois ce polisson-là me fait faire un détour de deux
lieues pour aller chez un ami boire l'absinthe ou le champoreau....
[15]Après quoi, fouette, postillon! il faut rattraper le
temps perdu. Le soleil cuit, la poussière brûle. Fouette toujours!
On accroche, on verse! Fouette plus fort! On passe des rivières
à la nage, on s'enrhume, on se mouille, on se noie.... Fouette!
fouette! fouette!... Puis le soir, toute ruisselante,--c'est
[20]cela qui est bon à mon âge, avec mes rhumatismes!...--il
me faut coucher à la belle étoile, dans une cour de caravansérail
ouverte à tous les vents. La nuit, des chacals, des hyènes
viennent flairer mes caissons, et les maraudeurs qui craignent la
rosée se mettent au chaud dans mes compartiments.... Voilà
[25]la vie que je mène, mon pauvre monsieur Tartarin, et je la
mènerai jusqu'an jour où, brûlée par le soleil, pourrie par les
nuits humides, je tomberai--ne pouvant plus faire autrement
--sur un coin de méchante route, où les Arabes feront bouillir
leur kousskouss avec les débris de ma vieille carcasse....
[30]--Blidah! Blidah!» fit le conducteur en ouvrant la portière.