O misère! c'était le lion apprivoisé, le pauvre aveugle du
couvent de Mohammed que les balles tarasconnaises venaient
[30]d'abattre.
Cette fois, par Mahom! Tartarin l'échappa belle. Ivres de
fureur fanatique, les deux nègres quêteurs l'auraient sûrement
mis en pièces, si le Dieu des chrétiens n'avait envoyé à son aide
[5]un ange libérateur, le garde champêtre de la commune d'Orléansville
arrivant, son sabre sous le bras, par un petit sentier.
La vue du képi municipal calma subitement la colère des
nègres. Paisible et majestueux,l'homme à la plaque dressa procès-verbal
de l'affaire, fit charger sur le chameau ce qui restait du
lion, ordonna aux plaignants comme au délinquant de le suivre,
[10]et se dirigea sur Orléansville, où le tout fut déposé au greffe.
Ce fut une longue et terrible procédure!/p>
Après l'Algérie des tribus, qu'il venait de parcourir, Tartarin
de Tarascon connut alors une autre Algérie non moins cocasse
et formidable, l'Algérie des villes, processive et avocassière. Il
[15]connut la judiciaire louche qui se tripote au fond des cafés, la
bohème des gens de loi, les dossiers qui sentent l'absinthe, les
cravates blanches mouchetées de champoreau; il connut les
huissiers, les agréés, les agents d'affaires, toutes ces sauterelles
du papier timbré affamées et maigres qui mangent le colon
[20]jusqu'aux tiges de ses bottes et le laissent déchiqueté feuille
par feuille comme un plant de maïs....
Avant tout il s'agissait de savoir si le lion avait été tué sur
le territoire civil ou le territoire militaire. Dans le premier cas
l'affaire regardait le tribunal de commerce; dans le second,
[25]Tartarin relevait du conseil de guerre, et, à ce mot de conseil
de guerre, l'impressionnable Tarasconnais se voyait déjà fusillé
au pied des remparts, ou croupissant dans le fond d'un silo....
Le terrible, c'est que la délimitation des deux territoires est
très vague en Algérie.... Enfin, après un mois de courses,
[30]d'intrigues, de stations au soleil dans les cours des bureaux
arabes, il fut établi que si d'une part le lion avait été tué sur
le territoire militaire, d'autre part, Tartarin, lorsqu'il tira, se
trouvait sur le territoire civil. L'affaire se jugea donc au civil,
et notre héros en fut quitte pour deux mille cinq cents francs
d'indemnité, sans les frais.