Comment faire pour payer tout cela? Les quelques piastres
échappées à la razzia du prince s'en étaient allées depuis longtemps
[5]en papiers légaux et en absinthes judiciaires.

Le malheureux tueur de lions fut donc réduit à vendre la
caisse d'armes au détail, carabine par carabine. Il vendit les
poignards, les kriss malais, les casse-tête.... Un épicier acheta
les conserves alimentaires. Un pharmacien, ce qui restait du
[10]sparadrap. Les grandes bottes elles-mêmes y passèrent et
suivirent la tente-abri perfectionnée chez un marchand de
bric-à-brac, qui les éleva à la hauteur de curiosités cochinchinoises....
Une fois tout payé, il ne restait plus à Tartarin
que la peau du lion et le chameau. La peau, il l'emballa
[15]soigneusement et la dirigea sur Tarascon, à l'adresse du brave
commandant Bravida. (Nous verrons tout à l'heure ce qu'il
advint de cette fabuleuse dépouille.) Quant au chameau, il
comptait s'en servir pour regagner Alger, non pas en montant
dessus, mais en le vendant pour payer la diligence, ce qui
[20]est encore la meilleure façon de voyager à chameau. Malheureusement
la bête était d'un placement difficile, et personne
n'en offrit un liard./p>

Tartarin cependant voulait regagner Alger à toute force. Il
avait hâte de revoir le corselet bleu de Baïa, sa maisonnette, ses
[25]fontaines, et de se reposer sur les trèfles blancs de son petit
cloître, en attendant de l'argent de France. Aussi notre héros
n'hésita pas: et navré, mais point abattu, il entreprit de faire
la route à pied, sans argent, par petites journées.

En cette occurrence, le chameau ne l'abandonna pas. Cet
[30]étrange animal s'était pris pour son maître d'une tendresse
inexplicable, et, le voyant sortir d'Orléansville, se mit à marcher
religieusement derrière lui, réglant son pas sur le sien et ne le
quittant pas d'une semelle.

[Page 88]

Au premier moment, Tartarin trouva cela touchant, cette
fidélité, ce dévouement à toute épreuve lui allaient au coeur,
d'autant que la bête était commode et se nourrissait avec rien.
Pourtant, au bout de quelques jours, le Tarasconnais s'ennuya
[5]d'avoir perpétuellement sur les talons ce compagnon mélancolique,
qui lui rappelait toutes ses mésaventures, puis, l'aigreur
s'en mêlant, il lui en voulut de son air triste, de sa bosse, de son
allure d'oie bridée. Pour tout dire, il le prit en grippe et ne
songea plus qu'à s'en débarrasser, mais l'animal tenait bon....
[10]Tartarin essaya de le perdre, le chameau le retrouva; il essaya
de courir, le chameau courut plus vite.... Il lui criait: «Va
t'en!» en lui jetant des pierres. Le chameau s'arrêtait et le regardait
d'un air triste, puis, au bout d'un moment, il se remettait
en route et finissait toujours par le rattraper. Tartarin dut se
[15]résigner.

Pourtant, lorsque après huit grands jours de marche, le Tarasconnais
poudreux, harassé, vit de loin étinceler dans la verdure
les premières terrasses blanches d'Alger, lorsqu'il se trouva
aux portes de la ville, sur l'avenue bruyante de Mustapha, au
[20]milieu des zouaves, des biskris, des Mahonnaises, tous grouillant
autour de lui et le regardant défiler avec son chameau, pour le
coup la patience lui échappa. «Non! non!» dit-il, «ce n'est
pas possible.... je ne peux pas entrer dans Alger avec un
animal pareil!» et, profitant d'un encombrement de voitures, il
[25]fit un crochet dans les champs et se jeta dans un fossé!

Au bout d'un moment, il vit au-dessus de sa tête, sur la
chaussée de la route, le chameau qui filait à grandes enjambées,
allongeant le cou d'un air anxieux.

Alors, soulagé d'un grand poids, le héros sortit de sa cachette,
[30]et rentra dans la ville par un sentier détourné qui longeait le
mur de son petit clos.

VII