—Mais alors, il faut appeler, l'auberge n'est pas loin…» Et Bompard à genoux, la tête hors du sérac, dans la pose d'une bête au pâturage et mugissante, hurle: «Au secours! au secours! à moi!

—Aux armes!…» crie à son tour Tartarin de son creux le plus sonore que la grotte répercute en tonnerre.

Bompard lui saisit le bras: «Malheureux, le sérac!…» Positivement tout le bloc a tremblé; encore un souffle et cette masse de glaçons accumulés croulerait sur leur tête. Ils restent figés, immobiles, enveloppés d'un effrayant silence bientôt traversé d'un roulement lointain qui se rapproche, grandit, envahit l'horizon, meurt enfin sous la terre de gouffre en gouffre.

«Les pauvres gens!…» murmure Tartarin pensant au Suédois et à ses guides, saisis, emportés sans doute par l'avalanche. Et Bompard hochant la tête: «Nous ne valons guère mieux qu'eux.» En effet, leur situation est sinistre, n'osant bouger dans leur grotte de glace ni se risquer dehors sous les rafales.

Pour achever de leur serrer le coeur, du fond de la vallée monte un aboiement de chien hurlant à la mort. Tout à coup Tartarin, les yeux gonflés, les lèvres grelottantes, prend les mains do son compagnon et le regardant avec douceur:

«Pardonnez-moi, Gonzague, oui, oui, pardonnez-moi, Je vous ai rudoy tantôt, je vous ai traité de menteur…

—Ah! vaï! Qu'est-ce que ça fait?

—J'en avais le droit moins que personne, car j'ai beaucoup menti dans ma vie, et, à cette heure suprême, j'éprouve le besoin de m'ouvrir, de me dégonfler, d'avouer publiquement mes impostures.

—Des impostures, vous?

—Écoutez-moi, ami… d'abord je n'ai jamais tué de lion.