Or, pendant que le glas égrenait ses lourdes notes sur les rues désertes, Mlle Tournatoire, la soeur du médecin, que son mauvais état de santé retenait toujours à la maison, morfondue dans son grand fauteuil contre la vitre, regardait dehors en écoutant les cloches. La maison des Tournatoire se trouve sur le chemin d'Avignon, presque en face celle de Tartarin, et la vue de ce logis illustre dont le locataire ne devait plus revenir, la grille pour toujours fermée du jardin, tout, jusqu'aux boîtes à cirage des petits savoyards alignées près de la porte, gonflait le coeur de la pauvre demoiselle infirme qu'une passion secrète dévorait depuis plus de trente ans pour le héros tarasconnais. O mystères d'un coeur de vieille fille! C'était sa joie de le guetter passer à des heures régulières, de se dire: «O va-t-il?…» de surveiller les modifications de sa toilette, qu'il s'habillât en alpiniste ou revêtit sa jaquette vert-serpent. Maintenant, elle ne le verrait plus; et cette consolation même lui manquait d'aller prier pour lui avec toutes les dames de la ville.

Soudain la longue tête de cheval blanc de Mlle Tournatoire se colora légèrement; ses yeux déteints, bordés de rose, se dilatèrent d'une manière considérable pendant que sa maigre main aux rides saillantes esquissait un grand signe de croix… Lui, c'était lui longeant les murs de l'autre côté de la chaussée… D'abord elle crut à une apparition hallucinante… Non, Tartarin lui-même, en chair et en os, seulement pâli, piteux, loqueteux, longeant les murs comme un pauvre ou comme un voleur. Mais pour expliquer sa présence furtive Tarascon, il nous faut retourner sur le Mont-Blanc, au Dôme du Goûter, à cet instant précis où les deux amis se trouvant chacun sur un côt du Dôme, Bompard sentit le lien qui les attachait, brusquement se tendre, comme par la chute d'un corps.

En réalité, la corde s'était prise entre deux glaçons, et Tartarin, éprouvant la même secousse, crut, lui aussi, que son compagnon roulait, l'entraînait. Alors, à cette minute suprême… comment dire cela, mon Dieu!… dans l'angoisse de la peur, tous deux, oubliant le serment solennel à l'hôtel Baltet, d'un même mouvement, d'un même geste instinctif, coupèrent la corde, Bompard avec son couteau, Tartarin d'un coup de piolet; puis épouvantés de leur crime, convaincus l'un et l'autre qu'ils venaient de sacrifier leur ami, ils s'enfuirent dans des directions opposées.

Quand le spectre de Bompard apparut aux Grands-Mulets, celui de Tartarin arrivait à la cantine de l'Avesailles. Comment, par quel miracle, après combien de chutes, de glissades? Le Mont-Blanc seul aurait pu le dire, car le pauvre P. C. A. resta deux jours dans un complet abrutissement, incapable, de proférer le moindre son. Dès qu'il fut en état, on le descendit à Courmayeur, qui est le Chamonix italien. A l'hôtel où il s'installa pour achever de se remettre, il n'était bruit que d'une épouvantable catastrophe arrivée au Mont-Blanc, tout à fait le pendant de l'accident du Cervin: encore un alpiniste englouti par la rupture de la corde.

Dans sa conviction qu'il s'agissait de Bompard, Tartarin, rongé de remords, n'osait plus rejoindre la délégation ni retourner au pays. D'avance il voyait sur toutes les lèvres, dans tous les yeux: «Caïn, qu'as-tu fait de ton frère?…» Pourtant le manque d'argent, la fin de son linge, les frimas de septembre qui arrivaient et vidaient les hôtelleries, l'obligèrent à se mettre en route. Après tout, personne ne l'avait vu commettre son crime? Rien ne l'empêcherait d'inventer n'importe quelle histoire; et, les distractions du voyage aidant, il commençait à se remettre. Mais aux approches de Tarascon, quand il vit s'iriser sous le ciel bleu la fine découpure des Alpines, tout le ressaisit, honte, remords, crainte de la justice; et pour éviter l'éclat d'une arrivée en pleine gare, il descendit à la dernière station avant la ville.

Ah! sur cette belle route tarasconnaise, toute blanche et craquante de poussière, sans autre ombrage que les poteaux et les fils télégraphiques, sur cette voie triomphale où, tant de fois, il avait passé à la tête de ses alpinistes ou de ses chasseurs de casquettes, qui l'aurait reconnu, lui, le vaillant, le pimpant, sous ses hardes déchirées et malpropres, avec cet oeil méfiant du routier guettant les gendarmes? L'air brûlait malgré qu'on fût au déclin de la saison; et la pastèque qu'il acheta à un maraîcher lui parut délicieuse à manger dans l'ombre courte du charreton, pendant que le paysan exhalait sa fureur contre les ménagères de Tarascon, toutes absentes du marché, ce matin-là, «rapport à une messe noire qu'on chantait pour quelqu'un de la ville perdu au fond d'un trou, là-bas dans les montagnes… Té! les cloches qui sonnent… Elles s'entendent d'ici…

Plus de doute; c'est pour Bompard que tombait ce lugubre carillon de mort secoué par un vent tiède sur la campagne solitaire! Quel accompagnement à la rentrée du grand homme dans sa patrie!

Une minute, quand, la porte du petit jardin brusquement ouverte et refermée, Tartarin se retrouva chez lui, qu'il vit les étroites allées bordées de buis ratissées et proprettes, le bassin, le jet d'eau, les poissons rouges s'agitant au craquement du sable sous ses pas, et le baobab géant dans son pot à réséda, un bien-être attendri la chaleur de son gîte de lapin de choux l'enveloppa comme une sécurité après tant de dangers et d'aventures. Mais les cloches, les maudites cloches redoublèrent, la tombée des grosses notes noires lui écrasa de nouveau le coeur. Elles lui disaient sur le mode funèbre: «Caïn, qu'as-tu fait de ton frère? Tartarin, qu'est devenu Bompard?» Alors, sans le courage d'un mouvement, il s'assit sur la margelle brûlante du petit bassin et resta là, anéanti, effondré, au grand émoi des poissons rouges.

Les cloches ne sonnent plus. Le porche de la métropole, bruyant tout à l'heure, est rendu au marmottement de la pauvresse assise à gauche et à l'immobilité de ses saints de pierre. La cérémonie religieuse terminée, tout Tarascon s'est porté au Club des Alpines où, dans une séance solennelle, Bompard doit faire le récit de la catastrophe, détailler les derniers moments du P. C. A. En dehors des membres, quelques privilégiés, armée, clergé, noblesse, haut commerce, ont pris place dans la salle des conférences dont les fenêtres, larges ouvertes, permettent à la fanfare de la ville, installée en bas, sur le perron, de mêler quelques accords héroïques ou plaintifs aux discours de ces messieurs. Une foule énorme se presse autour des musiciens, se hisse sur ses pointes, les cous tendus, essayant d'attraper quelques bribes de la séance, mais les fenêtres sont trop élevées et l'on n'aurait aucune idée de ce qui se passe, sans deux ou trois petits drôles branchés dans un gros platane, et jetant de là des renseignements comme on jette des noyaux de cerises du haut de l'arbre.

«Vé, Costecalde, qui se force pour pleurer. Ah! le gueusard, c'est lui qui tient le fauteuil à présent… Et le pauvre Bézuquet, comme il se mouche! comme il a les yeux rouges! Té! l'on a mis un crêpe la bannière… Et Bompard qui vient vers la table avec les trois délégués… Il met quelque chose sur le bureau… Il parle présent… Ça doit être bien beau. Les voilà qui tombent tous des larmes…