—Boufre!
Ces deux cris se croisent, sinistres, déchirant le silence et la solitude, puis un calme effrayant, un calme de mort que rien ne trouble plus dans la vastitude des neiges immaculées.
Vers le soir, un homme ressemblant vaguement à Bompard, un spectre aux cheveux dressés, boueux, ruisselant, arrivait à l'auberge des Grands-Mulets où on le frictionnait, le réchauffait, le couchait avant qu'il eût prononcé d'autres paroles que celles-ci, entrecoupées de larmes, de poings levés au ciel. «Tartarin… perdu… cassé la corde…» Enfin on put comprendre le grand malheur qui venait d'arriver.
Pendant que le vieil aubergiste se lamentait et ajoutait un nouveau chapitre aux sinistres de la montagne en attendant que son ossuaire s'enrichît des restes de l'accident, le Suédois et ses guides, revenus de leur expédition, se mettaient à la recherche de l'infortun Tartarin avec des cordes, des échelles, tout l'attirail d'un sauvetage, hélas! infructueux. Bompard, resté comme ahuri, ne pouvait fournir aucun indice précis ni sur le drame ni sur l'endroit où il avait eu lieu. On trouva seulement au Dôme du Goûter un bout de corde resté dans une anfractuosité de glace. Mais cette corde, chose singulière, était coupée aux deux bouts comme avec un instrument tranchant; les journaux de Chambéry en donnèrent un facsimilé. Enfin, après huit jours de courses, de consciencieuses recherches, quand on eut la conviction que le pauvre présid_ain_ était introuvable, perdu sans retour, les délégués désespérés prirent le chemin de Tarascon, ramenant Bompard dont le cerveau ébranlé gardait la trace d'une terrible secousse.
«Ne me parlez pas de ça, répondait-il quand il était question du sinistre, ne m'en parlez jamais!
Décidément le Mont-Blanc comptait une victime de plus, et quelle victime!
XIV
ÉPILOGUE
D'endroit plus impressionnable que Tarascon, il ne s'en est jamais vu sous le soleil d'aucun pays. Parfois, en plein dimanche de fête, toute la ville dehors, les tambourins en rumeur, le Cours grouillant et tumultueux, émaillé de jupes vertes, rouges, de fichus arlésiens, et, sur de grandes affiches multicolores, l'annonce des luttes pour hommes et demi-hommes, des courses de taureaux camarguais, il suffit d'un farceur criant: «Au chien fou!…» ou bien: «Un boeuf échappé!…» et l'on court, on se bouscule, on s'effare, les portes se ferment de tous leurs verrous, les persiennes claquent comme par un orage, et voilà Tarascon désert, muet, sans un chat, sans un bruit, les cigales elles-mêmes blotties et attentives.
C'était l'aspect de ce matin-là qui n'était pourtant ni fête ni dimanche: les boutiques closes, les maisons mortes, places et placettes comme agrandies par le silence et la solitude. «Vasta silentio», dit Tacite décrivant Rome aux funérailles de Germanicus, et la citation de sa Rome en deuil s'appliquait d'autant mieux à Tarascon qu'un service funèbre pour l'âme de Tartarin se disait en ce moment la métropole où la population en masse pleurait son héros, son dieu, son invincible à doubles muscles resté dans les glaciers du Mont-Blanc.