Bompard ne demanderait pas mieux, pécaïré! mais il a ses Péruviens sur les bras jusqu'à la fin de la saison; et comme son ami s'étonne de lui voir accepter ces fonctions de courrier, de subalterne:

«Que voulez-vous, monsieur Tartarin?… C'est dans notre engagement… La Compagnie a le droit de nous employer comme bon lui semble.

Le voilà comptant sur ses doigts tous ses avatars divers depuis trois ans… guide dans l'Oberland, joueur de cor des Alpes, vieux chasseur de chamois, ancien soldat de Charles X, pasteur protestant sur les hauteurs…

«Quès aco?» demande Tartarin surpris.

Et l'autre de son air tranquille:

«Bé! oui. Quand vous voyagez dans la Suisse allemande, des fois vous apercevez à des hauteurs vertigineuses un pasteur prêchant en plein air, debout sur une roche ou dans une chaire rustique en tronc d'arbre. Quelques bergers, fromagers, à la main leurs bonnets de cuir, des femmes coiffées et costumées selon le canton, se groupent autour avec des poses pittoresques; et le paysage est joli, des pâturages verts ou frais moissonnés, des cascades jusqu'à la route et des troupeaux aux lourdes cloches sonnant à tous les degrés de la montagne. Tout ça, vé! c'est du décor, de la figuration. Seulement, il n'y a que les employés de la Compagnie, guides, pasteurs, courriers, hôteliers qui soient dans le secret, et leur intérêt est de ne pas l'ébruiter de peur d'effaroucher la clientèle.

L'Alpiniste reste abasourdi, muet, le comble chez lui de la stupéfaction. Au fond, quelque doute qu'il ait de la véracité de Bompard, il se sent rassuré, plus calme sur les ascensions alpestres, et bientôt l'entretien se fait joyeux. Les deux amis parlent de Tarascon, de leurs bonnes parties de rire d'autrefois, quand on était plus jeune.

«A propos de galéjade,[*] dit subitement Tartarin, ils m'en ont fait une bien bonne au Rigi-Kulm… Figurez-vous que ce matin…» et il raconte la lettre piquée à sa glace, la récite avec emphase: «Français du diable… C'est une mystification, qué?…

[*] Galéjade, plaisanterie, farce.

—On ne sait pas… Peut-être…» dit Bompard qui semble prendre la chose plus sérieusement que lui. Il s'informe si Tartarin, pendant son séjour au Rigi, n'a eu d'histoire avec personne, n'a pas dit un mot de trop.