«Ah! vaï, un mot de trop! Est-ce qu'on ouvre seulement la bouche avec tous ces Anglais, Allemands, muets comme des carpes sous prétexte de bonne tenue!

A la réflexion, pourtant; il se souvient d'avoir rivé son clou, et vertement, à une espèce de Cosaque, un certain Mi… Milanof.

«Manilof, corrige Bompard.

—Vous le connaissez?… De vous à moi, je crois que ce Manilof m'en voulait à cause d'une petite Russe…

—Oui, Sonia… murmure Bompard soucieux…

—Vous la connaissez aussi? Ah! mon ami, la perle fine, le joli petit perdreau gris!

—Sonia de Wassilief… C'est elle qui a tué d'un coup de revolver, en pleine rue, le général Felianine, le président du Conseil de guerre qui avait condamné son frère à la déportation perpétuelle.

Sonia assassin! cette enfant, cette blondinette… Tartarin ne veut y croire. Mais Bompard précise, donne des détails sur l'aventure, du reste bien connue. Depuis deux ans Sonia habite Zurich, où son frère Boris, échappé de Sibérie, est venu la rejoindre, la poitrine perdue; et, tout l'été, elle le promène au bon air dans la montagne. Le courrier les a souvent rencontrés, escortés d'amis qui sont tous des exilés, des conspirateurs. Les Wassilief, très intelligents, très énergiques, ayant encore quelque fortune, sont à la tête du parti nihiliste avec Bolibine, l'assassin du préfet de police, et ce Manilof qui, l'an dernier, a fait sauter le palais d'hiver.

«Boufre! dit Tartarin, on a de drôles de voisins au Rigi.

Mais en voilà bien d'une autre. Bompard ne ne va-t-il pas s'imaginer que la fameuse lettre est venue de ces jeunes gens; il reconnaît l les procédés nihilistes. Le czar, tous les matins, trouve de ces avertissements, dans son cabinet, sous sa serviette…