«Mais enfin, dit Tartarin en pâlissant, pourquoi ces menaces?
Qu'est-ce que je leur ai fait?

Bompard pense qu'on l'a pris pour un espion.

«Un espion, moi!

oui!» Dans tous les centres nihilistes, à Zurich, à Lausanne, Genève, la Russie entretient à grands frais une nombreuse surveillance; depuis quelque temps même, elle a engagé l'ancien chef de la police impériale française avec une dizaine de Corses qui suivent et observent tous les exilés russes, se servent de mille déguisements pour les surprendre. La tenue de l'Alpiniste, ses lunettes, son accent, il n'en fallait pas plus pour le confondre avec un de ces agents.

«Coquin de sort! vous m'y faites penser, dit Tartarin… ils avaient tout le temps sur leurs talons un sacré ténor italien… Ce doit être un mouchard bien sûr… Différemment, qu'est-ce qu'il faut que je fasse?

—Avant tout, ne plus vous trouver sur le chemin de ces gens là, puisqu'on vous prévient qu'il vous arriverait malheur.

—Ah! vaï, malheur… Le premier qui m'approche, je lui fends la tête avec mon piolet.

Et dans l'ombre du tunnel les yeux du Tarasconnais s'enflamment. Mais Bompard, moins rassuré que lui, sait que la haine de ces nihilistes est terrible, s'attaque en dessous, creuse et trame. On a beau être un lapin comme le président, allez donc vous méfier du lit d'auberge où l'on couche, de la chaise où l'on s'assied, de la rampe de paquebot qui cédera tout à coup pour une chute mortelle. Et les cuisines préparées, le verre enduit d'un poison invisible.

«Prenez garde au kirsch de votre gourde, au lait mousseux que vous apporte le vacher en sabots. Ils ne reculent devant rien, je vous dis.

—Alors, quoi? Je suis fichu!» gronde Tartarin; puis saisissant la main de son compagnon: