Pendant un moment l'homme se résigna à dévorer sans rien dire, mais les morceaux l'étouffaient. Enfin, comme son vis-à-vis le diplomate austro-hongrois essayait d'atteindre le moutardier du bout de ses vieilles petites mains grelottantes, enveloppées de mitaines, il le lui passa obligeamment: «A votre service, monsieur le baron…» car il venait de l'entendre appeler ainsi.

Malheureusement le pauvre M. de Stoltz, malgré l'air finaud et spirituel contracté dans les chinoiseries diplomatiques, avait perdu depuis longtemps ses mots et ses idées, et voyageait dans la montagne spécialement pour les rattraper. Il ouvrit ses yeux vides sur ce visage inconnu, les referma sans rien dire. Il en eût fallu dix, anciens diplomates de sa force intellectuelle, pour trouver en commun la formule d'un remerciement.

A ce nouvel insuccès, l'Alpiniste fit une moue terrible, et la brusque façon dont il s'empara de la bouteille aurait pu faire croire qu'il allait achever de fendre, avec, la tête fêlée du vieux diplomate. Pas plus! C'était pour offrir à boire à sa voisine, qui ne l'entendit pas, perdue dans une causerie à mi-voix, d'un gazouillis étranger doux et vif, avec deux jeunes gens assis tout près d'elle. Elle se penchait, s'animait. On voyait des petits frisons briller dans la lumière contre une oreille menue, transparente et toute rose… Polonaise, Russe, Norvégienne?… mais du Nord bien certainement; et une jolie chanson do son pays lui revenant aux lèvres, l'homme du Midi se mit à fredonner tranquillement:

O coumtesso gènto,
Estelo dou Nord
Qué la neu argento,
Qu'Amour friso en or.
[*]

[*] «Gentille comtesse,—Lumière du Nord,—Que la neige
argente,—Qu'Amour frise en or.» (Frédéric MISTRAL.)

Toute la table se retourna; on crut qu'il devenait fou. Il rougit, se tint coi dans son assiette, n'en sortit plus que pour repousser violemment un des compotiers sacrés qu'on lui passait:

«Des pruneaux, encore!… Jamais de la vie!

C'en était trop.

Il se fit un grand mouvement de chaises. L'académicien, lord Chipendale (?), le professeur de Bonn et quelques autres notabilités du parti se levaient, quittaient la salle pour protester.

Les «Riz» presque aussitôt suivirent, en le voyant repousser le second compotier aussi vivement que l'autre.