XVI

À peine était-il assis dans la chaire du rocher la plus rapprochée de celle de mon père que j'entendais les pas plus légers d'un troisième visiteur; celui-là gravissait lentement aussi, mais plus résolûment, la montagne. Bientôt je voyais se dessiner en sombre sur le ciel bleu la redingote noire d'un beau jeune homme qui, sous l'habit d'un ecclésiastique, avait la taille, la stature et la contenance mâle d'un militaire. Un fusil double luisait au soleil sur ses épaules, un fouet de chasse badinait dans sa main, un chapeau rond découvrait à demi son front haut et ses cheveux noirs; ses bottes fortes, armées aux talons d'éperons d'argent, trahissaient en lui l'homme de cheval et l'homme de chasse plus que l'homme du sanctuaire. Sa figure avait la franchise virile du soldat; mais ses yeux pénétrants, sa bouche pensive, ses joues pâlies par l'étude annonçaient aussi l'homme intellectuel et le cœur sensible jusqu'à la mélancolie. Ses deux chiens courants, au poil fauve, qui me connaissaient, venaient se coucher auprès de moi sur l'herbe chaude; je détachais leurs colliers, pour que le tintement de leurs grelots ne m'empêchât pas d'entendre la lecture ou la conversation des trois amis.

XVII

Ce troisième visiteur était l'abbé Dumont, neveu du vieux curé du village de Bussières, hameau que nous voyions blanchir au pied de la montagne, parmi les vignes et les chenevières.

Ce jeune homme, né pour une autre profession, avait été dans son adolescence secrétaire de l'évêque de Mâcon, homme d'exquise littérature; l'abbé Dumont avait été relégué par la Révolution dans le pauvre presbytère de son oncle; il devait lui succéder. Il se consolait par la chasse, par la lecture et par la société de M. de Vaudran et de mon père, ses voisins, de la destinée contraire qui lui avait fermé le palais épiscopal et qui le condamnait à la vie obscure d'un vicaire de campagne. Il avait les goûts élégants et nobles dans une misérable fortune; il adorait mon père comme un modèle du gentilhomme loyal et cultivé, qui l'entretenait de cour, de guerre et de chasse; il aimait M. de Vaudran, qui lui avait ouvert sa bibliothèque; il commençait à m'aimer, tout enfant que j'étais moi-même, de cette amitié qui devint mutuelle quand les années finirent par niveler les âges alors si divers; amitié restée après sa perte au fond de mon cœur comme une lie de regrets qu'on ne remue jamais en vain.

XVIII

Après avoir salué, avec une aisance mêlée de respect, ses deux voisins, supérieurs en âge et en rang à lui, l'abbé m'abandonnait ses chiens, que je tenais en laisse; il étendait avec soin son fusil, aussi poli que de l'or bruni, sur la mousse, et il s'asseyait dans la troisième chaire de roche que la nature semblait avoir taillée pour ces trois amis.

Alors commençait entre ces trois hommes, d'âge, d'esprit et de condition si divers, un entretien d'abord familier comme le voisinage et nonchalant comme le loisir sans but; mais bientôt après l'entretien sortait des banalités de la simple conversation; il s'élevait par degrés jusqu'à la solennité d'une conférence sur les plus graves sujets de la philosophie, de la politique et de la littérature. Mon père y apportait cette franchise brève et sobre de pensées et d'impressions qui caractérisaient son âme et son esprit; M. de Vaudran, des connaissances nettes et intarissables; le jeune vicaire, la modestie et cependant l'ardeur de son âge.

La politique était toujours le premier texte de l'entretien: l'élévation du site, la solitude du lieu, la discrétion des rochers, qui inspiraient, dans ces temps suspects, une parfaite sécurité aux interlocuteurs, la confiance absolue qu'ils avaient les uns dans les autres, laissaient s'épancher leurs âmes dans l'abandon de leurs pensées. Ils étaient tous les trois, dans des mesures diverses et pour des causes différentes, ennemis du despotisme militaire qui avait succédé à l'anarchie de la Révolution, et qui pesait alors sur les esprits plus encore que sur les institutions: mon père, par attachement chevaleresque aux rois de sa jeunesse, pour lesquels il avait versé son sang et joué sa tête; M. de Vaudran, par amertume d'une situation élevée conquise par ses talents, perdue dans l'écroulement général des choses; l'abbé Dumont, par ardeur pour la liberté dont il avait déploré les excès dans sa première jeunesse, mais dont il s'indignait maintenant de voir la respiration même étouffée en lui et autour de lui.

XIX