Ce visiteur assidu de la montagne s'appelait M. de Vaudran.
C'était un homme de cinquante à soixante ans; il était le cinquième fils d'une nombreuse et remarquable famille de notre pays, appelée la famille des Bruys. On apercevait la maison de cette famille patriarcale, entourée de terrasses et de parterres, au pied de la montagne de Monsard, au bord d'une route poudreuse d'un côté, au bord des prés, des petits bois et d'un ruisseau de l'autre côté.
Cette famille avait essaimé plusieurs de ses fils, avant la Révolution, à Paris, dans les plus hautes charges de la monarchie. L'aptitude de cette race aux affaires ou aux lettres était proverbiale dans nos contrées. Les sœurs n'y étaient pas moins distinguées de caractère et d'esprit que les frères; la dernière de ces sœurs vit encore, âgée de quatre-vingt-quinze ans, dans la même maison que je vois blanchir d'ici, à l'époque où j'écris ces lignes; elle n'a rien perdu de sa grâce de cœur et de son sourire d'esprit! Elle a usé le temps qui ne l'use pas; elle est comme un jalon vivant du passé, laissé dans le domaine et sur les tombeaux de ses frères et de ses sœurs. Tout le pays aime à la retrouver, le matin, où il l'a laissée le soir.
XIV
M. de Vaudran avait été directeur d'un des ministères les plus importants, au commencement du règne de Louis XVI. Lié avec M. de Malesherbes et avec les politiques et les écrivains les plus illustres du siècle, décapités en 1793, il était tombé avec la monarchie. Emprisonné, proscrit, puis amnistié par les mobilités des circonstances révolutionnaires, il avait été enfin laissé à sec sur la rive, comme un débris après la tempête, dans le petit domaine de ses pères.
Il y vivait en philosophe, auprès de ses sœurs, suspendu par ses opinions et ses souvenirs entre deux temps; doué d'un esprit étendu, d'une érudition profonde, d'une éloquence sobre et précise comme les affaires qu'il avait maniées. Il avait en lui-même un entretien suffisant pour supporter le désœuvrement, ce supplice des âmes vides.
De tous ses biens à Paris il n'avait sauvé que sa bibliothèque; il l'avait rangée comme son plus cher trésor dans une des chambres hautes de la maison de ses sœurs; il s'y consolait avec ces consolateurs muets qui ont des baumes pour toutes les blessures. Le voisinage et la similitude de revers, l'avaient lié d'une estime et d'une inclination mâles avec mon père; ce n'était pas précisément de l'amitié, c'était un respect réciproque qui donnait une majesté un peu froide et une apparence de réserve à leurs relations. Mais ces deux hommes se recherchaient, tout en se réservant comme deux caractères qui ont la pudeur de leurs épanchements. Ils s'étaient rencontrés un jour par hasard dans ce site solitaire, poussés par le même instinct de solitude et de contemplation; ils y avaient passé des heures d'entretien et de lecture agréables l'un avec l'autre; le lendemain ils s'y étaient retrouvés sans surprise, et, depuis, sans s'y donner jamais de rendez-vous, ils s'y rencontraient presque tous les jours.
XV
La figure de M. de Vaudran portait l'empreinte de sa vie; elle était noble, fine, un peu tendue. Ses yeux couvaient un feu amorti par les disgrâces; ses lèvres avaient le pli du dédain philosophique contre la destinée, qu'on subit, mais qu'on méprise. On lisait sur sa physionomie ce mot de Machiavel sur la fortune: «Je donne carrière à sa malignité, satisfait qu'elle me foule ainsi aux pieds pour voir si à la fin elle n'en aura pas quelque honte!...»
Sa voix était grave, ses expressions choisies; sa politesse un peu compassée rappelait la cour de Versailles dans un hameau de nos montagnes; son costume disait l'homme de distinction qui respectait son passé dans sa déchéance; sa chevelure était relevée en boucles crêpées et poudrées sur les deux tempes. Il tenait d'une main son chapeau entouré d'une ganse noire à boucle d'argent; son habit gris, à boutons d'acier taillés à facettes, s'ouvrait sur un gilet blanc à longues poches; ses souliers étaient noués sur le cou-de-pied par des agrafes d'argent; il portait un jonc à longue pomme d'or à la main.