Il y avait, à quelque distance de la maison rustique de mon père, une montagne isolée des autres groupes de collines; on la nomme, sans doute par dérivation de son ancien nom latin, mons arduus, la montagne de Monsard. Ses flancs escarpés de tous les côtés sont semés de pierres roulantes; ces cailloux glissent sous les pieds, quand on la gravit, avec un bruit de vagues qui se retirent de la falaise en entraînant les galets et les coquillages dans leur reflux.

Des sentiers étroits, à peine perceptibles, et tous les jours effacés par les pieds des chèvres, conduisent par des contours un peu plus adoucis jusqu'au sommet. Là, des roches grises, entièrement décharnées de sol et taillées par la nature, le temps, la pluie, les vents, en formes étranges, se dressent comme de gigantesques créneaux d'une forteresse démantelée.

Trois de ces roches sont creusées en niches, ou plutôt en chaires de cathédrales, comme si la main des hommes s'était complu à préparer dans ce lieu désert trois sièges ou trois tribunes à des solitaires pour parler de Dieu aux éléments. Ces trois chaires, rapprochées les unes des autres comme des stalles dans un chœur d'église, forment une façade semi-circulaire qui regarde l'orient; en sorte que les bergers ou les chasseurs fatigués qui s'y placent et qui s'y asseoient, pour se reposer à l'abri du vent, peuvent se voir obliquement les uns presque vis-à-vis des autres, et s'entretenir même à voix basse, sans que le mouvement de l'air dans ces hauts lieux emporte leurs paroles préservées du vent.

La vue n'y est libre que du côté du soleil levant; cette vue est vaste comme sur un horizon de l'Océan; elle glisse sur les collines et les villages qui séparent ces montagnes du lit de la Saône; elle franchit le ruban d'argent étendu comme une toile qui sèche sur l'herbe, dans les prairies presque hollandaises de la Bresse pastorale.

Elle se soulève au delà pour gravir les flancs noirâtres du Jura; elle ne se repose que sur des cimes aériennes de la chaîne de neige des Alpes. Là, l'imagination, ce télescope sans limite de l'âme, se précipite dans les plaines de l'Italie et dans les lagunes de l'Adriatique.

On jouit sur cette hauteur d'un complet et perpétuel silence; les bruits des vallées ne montent pas jusque-là; on n'y entend que la chute accidentelle des petits coquillages pétrifiés qu'un mouvement du pied fait rouler jusqu'au bas de la montagne ou les imperceptibles sifflements que rend la brise en se tamisant sur les brins d'herbe mince, sèche et aiguë, qui percent les pierres comme de petites lances: accompagnement doux plutôt qu'interruption des hautes pensées que les hauts lieux inspirent.

XII

Mon père, à qui son goût pour la chasse avait fait découvrir ce site élevé et presque inabordable, s'y rendait souvent après le dîner, d'où l'on sortait alors à deux heures; il y portait avec lui un livre, pour y passer en société d'un grand ou aimable esprit les longues soirées des jours d'été; il m'y conduisait souvent avec lui, quand, vers l'âge de dix à douze ans, le collège me rendait à la famille.

Dès qu'il y était assis, son livre ouvert dans la main, je m'occupais agréablement au pied des créneaux à choisir, parmi les pierres roulées, les plus belles pétrifications marines, ou à tresser des paniers pour mes sœurs, avec ces joncs qui croissent à sec sur les pelouses arides. Bientôt nous entendions, du côté de la montagne opposé à celui que nous avions gravi, des pas lents et mesurés; ces pas faisaient rouler au-dessous de nous les pierres sèches; un autre hôte de la montagne paraissait presque aussitôt après, un livre aussi dans la main; il essuyait son front taché de sueur et de poudre blanche en regardant mon amas de coquillages, et en m'expliquant comment la haute marée des siècles les avait portés jusque-là; puis il allait saluer avec une cordialité un peu cérémonieuse mon père, et il s'asseyait dans la seconde stalle du rocher.

XIII