«Quand le soleil est au milieu du ciel, elle déplie un linge blanc qui préserve le pain et le fromage du sable que le vent y jette; elle étend sur la tranche de pain noir le blanc laitage à moitié durci, entouré de la feuille de vigne et semé des grains luisants du sel gris; ils mangent, essoufflés, l'un à côté de l'autre, comme deux voyageurs lassés d'une longue marche, au bord du fossé de la route, échangeant à peine quelques rares paroles sur les promesses que le printemps fait à la vendange.

«Au pied d'un cep qui l'a distillée l'automne précédent, une bouteille rafraîchie par l'ombre leur verse goutte à goutte la force et la joie. Ils s'endorment après sur la terre qui fume de chaleur, la tête appuyée sur leurs bras recourbés, et ils repuisent leur vigueur dans les rayons brûlants de ce soleil qui sèche leur jeune sueur.

«Le soir, on les entend redescendre en chantant de tous les sentiers des collines, et les petits bergers, qui redescendent avec leur troupeau de la montagne, ramènent à la jeune femme, pour le repas du soir, sa chèvre favorite, les cornes enroulées de guirlandes de buis.»

La composition déjà trop longuement citée se terminait par un hymne au printemps qui gonfle les bourgeons de la vigne, qui promet la grappe, qui distille lentement dans les veines du pampre le vin que l'automne répandra en pourpre sous l'arbre du pressoir, cette liqueur qui réjouit le cœur de l'homme jeune et qui fait chanter le vieillard lui-même, en ranimant dans sa mémoire ses printemps passés.

Mais je n'en copie pas davantage; ces balbutiements d'enfant n'ont de charme que pour les mères.

X

Quoi qu'il en soit, cette première composition littéraire, échappée à une imagination de douze ans, parut aux maîtres et aux élèves supérieure au moins, par sa naïveté, aux redites classiques de mes condisciples; on y reconnaissait l'accent, on y entendait le cri du coteau natal sous le soleil aimé du pauvre villageois à Midi.

Ma description enfantine eut le prix, non de style, mais de candeur et de sincérité descriptives. Deux maîtres tendres et vénérés, dont les vicissitudes de la vie et de la fugitive opinion (aura) n'ont point refroidi en moi la mémoire, le Père Béquet et le Père Varlet, professeurs des classes littéraires chez les Jésuites, me témoignèrent depuis ce jour une prédilection presque paternelle que je serais ingrat d'oublier. On peut changer d'esprit, on ne doit pas changer de cœur. Ces professeurs aimés me cultivèrent avec une tendre sollicitude, comme un enfant qui promettait au moins un amour instinctif pour les lettres: ils étaient idolâtres du beau dans le style. Moi-même, je dois l'avouer ici avec toute humilité aujourd'hui, je fus si étonné et si satisfait de la fidélité du tableau que j'avais fait de mon hameau natal, sur mes pauvres collines calcinées, que j'en conçus je ne sais quelle estime précoce et trop sérieuse pour moi-même. Je lus et relus vingt fois ma première composition; je l'envoyai à ma mère par l'ordre de mes maîtres; on la lut à la fin de l'année, à la cérémonie publique de la distribution des prix, au collège des Jésuites, devant les mères et devant les enfants qui l'applaudirent. Elle ne sortit jamais entièrement de ma mémoire. Et je n'ouvris jamais dans un autre âge le tiroir du secrétaire de ma mère sans la relire tout entière avec une certaine satisfaction de ma précocité. Je puis même dire que, de mes trop nombreux ouvrages, c'est peut-être cet enfantillage qui m'a donné le plus de conscience anticipée de mes forces. Je sentis ce que sent un élève en peinture qui jette l'écume de la palette de son maître contre la muraille de l'atelier, et qui se trouve à son insu avoir fait de ces taches quelque chose qui ressemble à un tableau. Il se croit peintre et il s'admire lui-même, au lieu d'admirer le hasard qui a tout fait.

XI

Une des circonstances qui grandit en moi ce vague sentiment littéraire m'est encore présente à l'esprit; j'aime à me la retracer quand je me demande à moi-même d'où m'est venu l'instinct et le goût des choses intellectuelles.