«Épargnez,» dit-il en vers aux compagnes de la jeune fille, «épargnez, de grâce, votre belle amie! elle doit être déjà assez fatiguée par la peine qu'elle a prise d'arroser ses plantes favorites. Voyez, ses belles épaules sont tout affaissées encore par le poids de l'arrosoir qu'elle vient à peine de déposer; le sang en colore plus vivement la paume de sa main délicate; on reconnaît qu'elle est lasse, à cette respiration pressée qui agite délicieusement son sein; le nœud charmant qui emprisonne avec tant de grâce les fleurs de siricha dont son oreille est ornée, est humecté de sueur; et d'une main languissante elle est occupée à réunir les boucles de ses beaux cheveux, échappés de la bandelette à demi détachée qui peut à peine les contenir.»
Sacountala reçoit de lui un anneau; le héros croit s'apercevoir qu'elle est émue d'admiration et d'amour pour lui. Il entend venir sa suite au bruit des chevaux dans la forêt. Il craint d'être surpris et révélé à la jeune fille par les respects de ses compagnons de chasse. «Ô pieuses filles de l'ermitage!» leur dit-il en langage vulgaire, «ne perdez pas de temps à mettre en sûreté les faibles animaux qui peuplent votre sainte retraite: tout annonce l'approche du roi Douchmanta (c'est lui-même), qui se livre au plaisir de la chasse.» Puis, reprenant le langage des vers, comme cela a lieu dans le drame toutes les fois que l'expression s'élève avec le sentiment ou avec la description:
«Déjà,» dit-il, «un tourbillon de poussière soulevé par les pieds des chevaux retombe sur vos vêtements d'écorce, tout humides encore et suspendus aux branches où ils achèvent de se sécher, semblables à ces nuées d'insectes qui, par un beau rayon de soleil, viennent s'abattre en foule sur les arbres de la forêt...
«...Tenez-vous en garde surtout, ô pieuses ermites, contre cet éléphant sauvage chassé par la meute, qui répand l'effroi dans le cœur des vieillards, des femmes et des enfants! Le voilà qui, dans un choc terrible, vient de rompre une de ses énormes défenses contre le tronc robuste d'un arbre qui s'opposait à son passage. Il est à présent embarrassé dans les branches entrelacées des lianes impénétrables, que dans sa rage il voulait déraciner. Ah! quelle funeste interruption il a occasionnée dans nos rites sacrés! Comme il a fait fuir à son approche la troupe dispersée de nos gazelles timides! Quel dégât il a apporté dans notre sainte retraite, que la vue d'un char a jeté dans cet acte de fureur!»
Sacountala, en s'éloignant à regret pour rentrer à l'ermitage, feint d'être ralentie par les épines d'arbustes qui la retiennent par ses vêtements. Le héros s'afflige en vers de la disparition de celle qu'il aime. «Je vais,» dit-il, «faire camper ma suite à quelque distance dans la forêt, afin d'avoir la liberté de la revoir ainsi encore, car seule elle occupe mon âme tout entière; en vain je voudrais m'éloigner, mon corps peut bien tenter de le faire, mais mon âme toute troublée rétrograde vers elle: telle la flamme de l'étendard que l'on porte contre le vent!»
XIX
Au second acte, le héros, rejoint par deux de ses officiers, dont l'un est un bouffon gourmand et poltron comme le Falstaf de Shakspeare, s'entretient avec eux, et feint d'être dégoûté du brutal plaisir de la chasse. «Que les buffles,» dit-il, «que les buffles agitent dans leurs jeux, en la battant violemment de leurs cornes, l'eau dans laquelle ils se seront abreuvés; que les biches, réunies en troupe, ruminent tranquillement à l'ombre; que les vieux sangliers broient sans crainte le jonc de leurs marais fangeux, et que mon arc se repose, la corde détendue!»
Il veut, dit-il encore à ses confidents, se reposer quelques jours au soleil de cet ermitage sacré. Il leur vante la beauté céleste de la jeune cénobite dont il a été enivré; puis, comme se repentant de son vain amour: «Ô insensé!» s'écrie-t-il, «n'est-elle pas la fille d'un anachorète? À quoi nous servirait de la voir davantage? Pense-t-on obtenir le croissant délié de la nouvelle lune, lorsque, le cou tendu et le regard fixe, on ne peut détourner les yeux de sa splendeur argentée? Quand je réfléchis sur la puissance de Brahma et sur les perfections de cette femme incomparable, il me semble que ce n'est qu'après avoir réuni dans sa pensée tous les éléments propres à produire les plus belles formes, et les avoir combinés de mille manières dans ce dessein, qu'il s'est enfin arrêté à l'expression de cette beauté divine, le chef-d'œuvre de la création. À quel mortel sur la terre est destinée cette beauté ravissante, semblable, dans sa fraîcheur, à une fleur dont on n'a point encore respiré le parfum; à un tendre bourgeon qu'un ongle profane n'a point osé séparer de sa tige; à une perle encore intacte dans la nacre où elle repose; au miel nouveau dont aucune lèvre n'a encore approché?—Ou plutôt, ce fruit accompli de toutes les vertus, qui en sera jamais l'heureux possesseur? Hélas! je l'ignore.»
«Croyez-vous donc être aimé?» lui demande son favori.
«Hélas!» répond-il en vers élégiaques, «de jeunes filles élevées dans un ermitage sont naturellement timides; cependant ce regard si modestement baissé en ma présence!... ce sourire dérobé, sur lequel on vous faisait prendre aussitôt le change d'une manière si adroite, n'est-ce pas là la preuve d'un amour qui, retenu par la plus aimable pudeur, s'il n'ose se dévoiler en entier, se laisse cependant deviner en partie?