Derrière la colline, au midi, qui sépare le village de mon père d'une vallée plus encaissée et plus pastorale, le village de Bussières, groupé autour de son noir clocher, s'étend dans le fond du paysage. J'y descendais presque tous les soirs, tantôt à pied, tantôt à cheval, pour passer une ou deux heures avec le jeune vicaire lettré dont j'ai parlé plus haut en racontant l'entretien des trois voisins.

Le chemin très-étroit qui conduisait à son presbytère se rétrécissait encore en approchant, entre les vergers et les chenevières du village; il laissait à peine place au poitrail de mon cheval. À droite, il était bordé d'une petite muraille à hauteur d'appui en pierres sèches; à gauche, par un mur à ciment très-élevé, qui servait d'enceinte à une maison bourgeoise de chétive apparence, et à un jardin suivi d'une vigne et d'un verger enclos de tous côtés comme un cimetière de hameau. En me dressant sur mes étriers, je parvenais à jeter un regard furtif sur cette maison, dans ce jardin et dans ce verger, toujours hermétiquement interdits aux pas ou aux regards des passants.

La maison aux volets toujours fermés, aussi du côté du sentier, présentait, du côté du jardin, un escalier extérieur et une petite galerie couverte, à laquelle l'escalier aboutissait.

On apercevait quelquefois, assis au soleil ou à l'ombre sur cette galerie, un homme à cheveux blancs, dans un costume presque sordide, et deux demoiselles d'un âge moins avancé, mais à qui la négligence de leurs vêtements donnait prématurément les apparences de la vieillesse. Un chien blanc et une chèvre familière, suivie de deux ou trois chevreaux noirs, étaient toujours couchés ensemble sur les marches de l'escalier ou sur le mur en parapet de la galerie. Ces marches n'étaient jamais balayées par le balai de la servante: il n'y avait pas de serviteurs dans la maison; les deux vieilles sœurs et le solitaire qui vivait avec elles épluchaient eux-mêmes leurs herbes, ou jetaient les coquilles des œufs de leurs poules sur la galerie.

Les allées du jardin, que le râteau ne peignait jamais, étaient entièrement effacées par les orties et par les mauves parasites, promptes à s'emparer du sol négligé par l'homme. On ne distinguait ces allées que par deux bordures de buis, jamais coupé non plus, qui s'élevaient à la hauteur de la ceinture. Des choux et des raves à peine sarclés croissaient dans les quatre carrés du jardin: la vigne, au bout du verger, que le vigneron ne taillait plus, répandait çà et là en rampant à terre ses sarments touffus, qui semblaient pleurer la main de l'homme. L'ombre noire du clocher s'étendait de bonne heure le soir sur cet enclos et ajoutait une mélancolie un peu sinistre à cette demeure.

XXII

C'était l'habitation d'un vieillard dont j'ai parlé ailleurs, et qu'on appelait M. de Valmont; les deux sœurs chez lesquelles il habitait depuis de longues années, sans qu'on lui connût de relation de parenté avec elles, étaient du pays; elles possédaient pour toute fortune cette maison, ce jardin, ce verger, et quelques petits champs de vigne hors de l'enceinte, sur la colline de Bussières.

Tout était mystère dans l'existence de ces trois personnes; le mystère aiguisait la curiosité, mais cette curiosité ne fut jamais satisfaite. Nul n'entrait dans cette maison, nul n'en sortait; il n'y avait pas un voisin ou un paysan du village qui eût échangé en sa vie une parole ou un salut avec les habitants.

Moi seul je connaissais un peu plus que de vue M. de Valmont, mais non les deux sœurs; il venait quelquefois à la ville passer une semaine ou deux de l'hiver; pendant ces courts séjours il rendait visite, en costume alors très-décent et même recherché, à mon oncle. Cet oncle était un amateur exquis de sciences et de littérature; il ouvrait sa maison à tous les hommes distingués de la province.

XXIII