M. de Valmont avait eu l'occasion ainsi de me voir enfant dans le cabinet d'étude de mon oncle; il m'avait même donné en passant quelques leçons de complaisance pour l'étude du grec et du latin. La malignité, qui prétend tout expliquer, insinuait qu'il avait été Jésuite, et sa prodigieuse instruction classique avait donné quelque vraisemblance à cette rumeur. Suivant ses ennemis, il s'était lassé de cet ordre; il en était sorti pour aller en Hollande et de là en Prusse, où son scepticisme avait convenu au roi Frédéric II.

Quoi qu'il en soit, un jour que je passais dans le sentier qui bordait le mur de la maison fermée, la porte du jardin se trouva par hasard entr'ouverte; mon chien s'y précipita et effraya les chèvres; le chien de la maison accourut de la galerie pour les défendre; une grande rumeur s'ensuivit dans l'enclos ordinairement muet. J'entrai pour rappeler mon chien, cause de ce désordre; M. de Valmont, assis sous un noisetier contre le mur, se trouva en face de moi; il me reconnut, me sourit, me salua, et m'invita à entrer, avec une confiance très-étrangère à son caractère, mais inspirée sans doute par la candeur de ma figure et de mon âge.

Les deux sœurs, ses compagnes de solitude, qui s'occupaient des soins du ménage sur la galerie, se sauvèrent en emportant leurs laitues mal épluchées, comme si un profane avait troublé le mystère. Elles fermèrent à grand bruit l'une des deux portes de la maison qui ouvrait sur le péristyle; les chèvres effarouchées les suivirent. Je restai seul avec M. de Valmont.

XXIV

M. de Valmont était un homme de soixante ans, d'une belle figure, mais d'un regard inquiet, fier et oblique, qui semblait toujours épier ou regarder de côté s'il n'était pas épié lui-même. Il n'avait de complète sécurité qu'avec mon oncle, dont le caractère loyal et l'esprit ouvert l'avaient attiré. Il causait de toutes choses, politique, littérature, anecdotes secrètes des cours du Midi ou du Nord, avec une étonnante sagacité pour un solitaire qui semblait depuis si longtemps enfoui dans une masure de nos montagnes.

Cette connaissance si approfondie et si universelle des sciences, des lettres, de la diplomatie, des cours et des hommes, ne s'expliquait pas autrement que par des conjectures. Son existence était une énigme.

On chuchotait, sans le dire tout haut, qu'il avait été employé par la diplomatie secrète de Louis XV dans le nord de l'Europe; qu'il avait vécu longtemps à Berlin et à Pétersbourg dans l'intimité confidentielle de Catherine II et du grand Frédéric; qu'il avait été lié avec les politiques, les philosophes, les écrivains de cette dernière cour, et qu'il avait puisé là cette universalité de connaissances, cette fleur d'élocution et cette élégance exquise de manières dont il faisait preuve quand il revenait dans le monde. Mais il est mort sans que la confiance même qu'il avait dans mon oncle, et l'amitié que mon oncle lui témoignait, lui aient arraché son secret. Il dort dans le mystère comme il a vécu.

XXV

«Eh bien! me dit-il, mon enfant, vous voyez le premier le grand mystère de cet enclos, sur lequel on chuchote tant de fables dans le village? Un homme lassé des hommes, deux amies atteintes du même dégoût de l'existence que lui, un chien, une chèvre, un arbre, un livre, voilà tous les mots de l'énigme. Puissiez-vous ne la comprendre jamais par vous même!»

Je balbutiai timidement quelques vagues paroles d'excuse sur l'étourderie de mon chien et sur mon indiscrétion involontaire, et je me préparais à me retirer; mais son chien, lassé de sa solitude et qui jouait déjà avec le mien dans les hautes mauves, prolongeait accidentellement ma présence dans le jardin.