«Non, non, me dit alors le vieillard avec un sourire gracieux qui ne lui était pas naturel, ne craignez pas de rester quelques minutes de plus dans ce lieu suspect. Ce n'est pas contre des enfants comme vous que ce mur a été élevé au-dessus de la portée du regard des hommes, et que ces fenêtres et cette porte se sont fermées; c'est contre les hommes curieux, calomniateurs ou méchants, qui vous persécutent quand vous habitez au milieu d'eux et qui vous haïssent quand vous vous retirez de leur société. Montez avec moi, mon enfant, continua-t-il en me prenant par la main, et venez voir par vous-même combien il faut peu d'espace et peu de richesse à un homme sage pour être heureux.»
XXVI
En parlant ainsi il me fit monter l'escalier qui conduisait à la galerie d'où les deux sœurs venaient de s'enfuir à ma vue; l'une d'elles, au bruit de nos pas, entr'ouvrit presque furtivement la porte qui s'était refermée sur elles; elle la referma aussitôt avec la précipitation d'une femme d'Orient à l'aspect d'un homme qui entre par inadvertance dans le jardin du harem. Je n'avais eu que le temps d'apercevoir son visage; c'était une tête de Greuze, déjà un peu décolorée et décharnée par le temps, dans un tableau de famille de notre compatriote, le Raphaël de la vieillesse.
Des cheveux bruns, mêlés de quelques brins blancs, retenus autour du front par un ruban noir; des yeux doux comme le regret qui se résigne et qui devient bonheur; des joues pâles, un peu aplaties par le doigt du temps; une bouche fine, entr'ouverte par la mélancolie; le tour du visage arrondi et trop charnu par en bas, comme celui des femmes dont les muscles du menton commencent à se détendre et à fléchir sous le poids des jours; enfin une figure de bonté ouverte et de curiosité craintive, qui rappelait la soumission volontaire de la femme esclave sous la tente du patriarche arabe dans les déserts de Syrie.
Ce visage pâle, triste et doux comme une apparition au clair de lune, s'imprima d'un seul regard dans ma mémoire. Je n'ai jamais revu depuis, pendant un grand nombre d'années, cette plus jeune des deux sœurs, jusqu'au jour où on porta son cercueil blanc de l'église au cimetière du village, sans autre cortège qu'une chèvre blanche qui bêlait autour des porteurs, et qui gambadait avec son chevreau sur le monticule de terre fraîche tiré de la fosse. Aucune des femmes ses voisines ne put proférer ni blâme ni éloge sur ce cercueil mystérieux.
XXVII
Parvenu avec moi sur la galerie, M. de Valmont, au lieu d'ouvrir une des portes de la maison, monta devant moi une échelle de bois appliquée contre la muraille; cette échelle conduisait dans une espèce de grenier formé par un petit pavillon un peu plus élevé que le reste du toit. La petite fenêtre basse et le volet à coulisse percé de trous carrés qui éclairaient ce pavillon prouvaient assez qu'il avait été primitivement destiné aux colombes. Ces oiseaux pouvaient passer et repasser à volonté par la petite entaille que le tailleur de pierre avait faite à dessein sous le volet. Ce colombier, comme le sanctuaire le plus reculé et le plus inaccessible de la maison, avait été choisi par M. de Valmont pour en faire sa chambre. Je restai un instant stupéfait de surprise sur le seuil, ne sachant où poser le pied pour y entrer à la suite de mon guide.
XXVIII
Cette chambre ressemblait, dans son désordre et dans son chaos, à un écroulement subit de bibliothèque dont les rayons auraient fléchi sous le poids des volumes. On eut dit qu'une avalanche de livres épars, les uns ouverts, les autres fermés, tous couverts de poussière, de brins de paille, de poils de chèvre, de plumes d'hirondelles, avait couvert le plancher. Il y en avait jusqu'à la hauteur des genoux. Un étroit sentier tortueux, tracé évidemment par les pieds du solitaire à travers ces volumes, conduisait au fond de l'appartement, vers la partie la plus éclairée par le volet en grillage des pigeons. Là, un matelas, recouvert de couvertures étendues irrégulièrement aussi sur une litière mal aplanie de volumes, servait de lit à M. de Valmont; des livres amoncelés en forme de traversin lui servaient à relever sa tête comme un oreiller; d'autres volumes marquaient la place des pieds par un bourrelet de livres qui encadraient cette couche. Sa main, à son réveil, en s'étendant au hasard, à droite ou à gauche, ne pouvait tomber que sur des livres. C'était l'homme intellectuel couché sur ses œuvres: une litière de pensées humaines sous l'animal pensant!