Plus près de la fenêtre, une petite table de bois vermoulu et un large fauteuil de noyer à dossier de planche étaient évidemment le siège et la table de travail du philosophe.
«Voilà, me dit-il, le secret de ma solitude et de mon bonheur! J'ai connu le monde, je l'ai jugé, je l'ai fui; mais, comme l'homme est un être instinctivement sociable, j'ai trouvé dans cette maison, dans l'amitié de ces deux sœurs aussi sauvages que moi, une société pour mon cœur; et je trouve dans ces livres, rapportés de mes voyages et jetés pêle-mêle à mes pieds, une société pour mon esprit.
«Cette société me suffit; je n'en regrette ni n'en désire point d'autres. Je n'ai pas même voulu classer ou ranger ces volumes; le peu de temps que j'ai à vivre ne vaut pas cette peine. Je vis au milieu d'eux comme au milieu d'une foule qu'on traverse sans s'y attacher à personne. J'aime mieux me fier au hasard qu'au choix; je remue cette litière de livres, j'étends la main, et, sur quelque volume que je tombe, mon esprit noue conversation avec un esprit; quand il m'a tout dit, je passe à un autre. Quels vivants vaudraient pour moi ces morts ressuscités dans ce qu'ils ont eu de mieux sur la terre, leur pensée? Je suis le fossoyeur des idées humaines, qui en exhume une pour faire place à une autre, et je trouve plus de vie ainsi sous la terre qu'il n'y en a dessus!»
XXX
Il continua à me parler ainsi de cette société morte, en m'en faisant apprécier l'inestimable supériorité sur la société des vivants, jusqu'au moment où les rayons du soleil du soir, qui se retiraient un à un par les ouvertures du volet grillé, laissèrent ce cimetière intellectuel dans une silencieuse obscurité. Je ne répéterai pas son long discours, bien qu'il soit aussi présent à mon souvenir que le timbre un peu caverneux de sa voix l'est encore à mes oreilles. Puis, me reconduisant sur la galerie et sur le seuil du jardin: «Allez, mon enfant, me dit-il, et dites, si on vous interroge, tout le mystère que vous avez vu!»
Cette scène fit une impression magique sur ma jeune imagination. J'entrevis de ce moment-là tout ce qu'il devait y avoir de vie dans cette mort apparente de livres couchés dans la poussière, et tout ce qu'il devait y avoir d'entretien dans ce silence. Il fallait que cela fût ainsi pour qu'un solitaire qui avait traversé les foules et les bruits du monde pût se trouver plus heureux dans la société de ces morts que dans la société des vivants. La littérature, dans son acception la plus vaste, apparut tout à coup à mon esprit. Je vous la ferais apparaître du même aspect si les limites de cet entretien me permettaient de reproduire ici le sublime discours de M. de Valmont. L'impression littéraire était produite pour jamais en moi; il suffit.
XXXI
Cette impression croissante se renouvela et s'accrut, connue on le pense bien, par les hautes études de mon adolescence, par les ennuis d'une longue oisiveté dans ma jeunesse inoccupée, qui ne trouvait son aliment que dans la lecture, par le besoin d'exprimer dans la solitude ces premières passions, qui, après avoir parlé en ardeur et en larmes, s'amortissent en parlant en vers ou en prose; enfin par ces premières amours de l'imagination ou du cœur qui empruntent tous la voix de la poésie: la poésie! ce chant de l'âme qui exhale ce qui nous semble trop divin en nous pour rester enseveli dans le silence ou pour être exprimé en langue usuelle; littérature instinctive et non apprise, qui prend ses soupirs pour des accents, et qui cadence les battements de deux cœurs pour les faire palpiter à l'unisson de leurs accords.
Ce fut l'époque où, après avoir écrit des volumes de poésie amoureuse, jetés depuis aux flammes pour en purifier les pages, j'écrivis ces poésies contemplatives qui furent accueillies comme les pressentiments bien plutôt que comme les promesses d'un poëte. Tout devint littéraire à mes yeux, même ma propre vie, qui se répercutait, avec ses impressions, ses piétés, ses affections, ses joies ou ses douleurs, dans mes vers. L'existence était un poëme pour moi; l'univers en notes diverses ne chantait ou ne gémissait qu'un hymne, je ne vivais qu'un livre à la main.